Transformation écologique, services publics, communs : c’est l’heure d’oser !

Nous vivons aujourd’hui un moment dramatique, où chaque jour apporte sa cohorte de morts du covid-19. Morts du virus, oui, mais morts aussi du productivisme d’un système économique mondialisé, dont on voit chaque jour les ravages sur les écosystèmes naturels, qui ont mis l’être humain en contact avec des espèces animales chassées de leur milieu naturel. Morts aussi de l’incurie de gouvernements qui, comme en France, ont asphyxié l’hôpital public pendant des années en le soumettant à la rigueur financière, sourd aux alarmes des personnels, et qui tente aujourd’hui d’en faire porter la responsabilité sur le simple citoyen.

L’écologie d’un côté, le service public, de l’autre. Nos sociétés sont confrontées aujourd’hui à un grand défi, qui touche à la vie elle-même. Je dis « nos sociétés », mais on voit bien que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne, et que la responsabilité des catastrophes qui se multiplient incombe à ceux qui dominent ce monde, et l’exploitent jusqu’au dernier litre de pétrole : les grands capitalistes et leurs gouvernements.

I – Nous ne voulons pas du capitalisme « vert », nous voulons construire une nouvelle civilisation !

Trop souvent, lorsqu’on parle d’écologie, on pense « environnement », c’est-à-dire les rapports de l’être humain avec son milieu. On est, certes, conscient des « dégâts du progrès », mais on pense y remédier en rendant le système plus « vertueux », grâce au progrès technique.

C’est ainsi qu’est née au début des années 70 le « développement durable », avec les politiques mises en œuvre par le ministère de l’Environnement naissant pour réduire les impacts des aménagements ou les compenser, sans pour autant remettre en cause le modèle de développement lui-même. Par la suite, a surgi la question des gaz à effet de serre (GES) et du changement climatique, qui n’a pas pour autant empêché la relance massive du programme autoroutier, l’espoir étant placé dans la technologie des véhicules ; puis, pour l’industrie, a été mis en œuvre un marché des droits à polluer, qui s’est révélé un fiasco et parfois une bonne affaire pour les pollueurs, les droits étant gratuits et leur distribution généreuse.

Le ralentissement de la croissance se confirmant, accompagné, lors du tournant libéral d’une répartition des ressources au détriment des salariés, le rêve de la « société de consommation »,

né au moment des « 30 glorieuses » en a pris un coup. Le secteur de l’environnement a été présenté comme un marché prometteur dans toutes sortes de domaines, économies d’énergie, dépollution, traitement des eaux, etc., donnant un visage attrayant à ce qui s’appelait désormais « transition écologique », qui prendrait le relais de secteurs économiques en déclin. Et qui permettrait d’entretenir le mythe de la société de consommation, menacé par les politiques d’austérité et par l’externalisation d’une partie de la production dans les pays à bas salaires.

Mais le capital financier est impitoyable! La « croissance verte » a du mal à s’imposer, les bénéfices sont meilleurs ailleurs, dans les industries extractives notamment où les banques continuent à investir massivement. Et quel intérêt pour le capital, de s’investir dans les biens durables, alors que l’obsolescence programmée permet d’élargir le marché1

Le jeu aujourd’hui est mondial, les pays sont mis en concurrence les uns avec les autres, les gouvernements défendent les grandes firmes dont leurs membres sont souvent issus, il n’y a guère de forces capables de leur résister, encore moins pour arracher des conquêtes.

Les accords de Paris sur le climat n’ont pas empêché la poursuite des émissions de GES à l’échelle mondiale. La destruction des forêts se poursuit allègrement, la 6ème extinction de masse des espèces est en marche, et, avec la pandémie, on expérimente une « décroissance capitaliste », avec ses morts, ses attaques contre les protections du code du travail, un « état d’urgence sanitaire » renforçant la surveillance sociale et le pouvoir exorbitant de l’administration, et destiné à durer.

Derrière la « déclaration de guerre » au virus, c’est en réalité la lutte des classes qui se poursuit, encore plus dure qu’avant pour le peuple.

Oui, il y a état d’urgence, car l’humanité est en danger. Et les responsables sont ceux qui dominent et gouvernent le monde !

Oui, il y état d’urgence, et c’est aux peuples de se lever pour la construction d’un monde meilleur, en rupture avec le système actuel et avec ses valeurs. Pas un semple changement politique, un changement de civilisation.

II – L’écologie sociale, au centre du projet de transformation

Il est important de clarifier la notion de « transition écologique , qui est devenue une tarte à la crème et même le titre d’un ministère du gouvernement Macron, qui manie plus le discours que l’action, et qui ne dépasse pas un vague environnementalisme, un simple verdissement du capitalisme qui ne doit pas effrayer les lobbies.

L’écologie, c’est toute autre chose. Je cite ici Murray Bookchin2 : l’écologie « n’est pas l’environnementalisme, qui ne remet pas en cause la domination de la nature par l’être humain. L’écologie traite de l’équilibre dynamique de la nature, de l’interdépendance du vivant et du non-vivant et donc aussi des rapports entre l’humanité et les autres espèces et avec le substrat inorganique de l’environnement biotique … D’un point de vie critique, l’écologie révèle dans toute sa portée le déséquilibre résultant de la rupture entre l’humanité et le monde naturel ».

Ce processus est déjà ancien « l’homo sapiens a lentement et laborieusement transformé l’environnement naturel dont il est issu en un environnement social propre et unique. Ces deux points étant entrés en interaction au cours de phases évolutives extrêmement complexes, il est devenu aussi indispensable de parler d’écologie sociale que d’écologie naturelle… L’écologie sociale est la science des rapports naturels et sociaux au sein de communautés et d’écosystèmes ».

Dès les années 1980, Bookchin soulignait que « L’une des contributions les plus importantes de l’écologie sociale au débat écologique actuel est peut-être l’idée que les problèmes fondamentaux qui opposent la société et la nature émergent au sein même du développement social, et entre la société et la nature. En d’autres termes, les divisions entre les sociétés et la nature ont leurs racines les plus profondes dans les divisions au sein du domaine social, à savoir les conflits profonds entre les humains, qui sont souvent obscurcis par notre utilisation générique du terme « humanité ». » Ces propos sont toujours d’actualité !

Les bouleversements extrêmement rapides et irréversibles que l’on observe ces dernières décennies dans la nature, sous l’effet de notre système économique, accompagnent une mondialisation du capitalisme débridé, où tout est devenu marchandise dans un monde homogénéisé, où la vie de l’être humain passe après les affaires3 , où les pays qui se disent démocratiques gouvernent dans un perpétuel état d’urgence, sous la protection de la police. L’économie règne partout, l’individu appauvri4 est devenu un simple consommateur, on invoque en permanence le dieu « PIB » pour entretenir la flamme des « 30 glorieuses ».

Les « lois » de ce système capitaliste : exploitation du travail, hiérarchie et domination – de l’homme sur la femme, du blanc sur le « racisé », du patron sur le salarié… – homogénéisation, appuyées sur les valeurs de compétition, de concurrence, de possession sont, à proprement parler, contre-nature, car la nature connaît la coopération, la symbiose, elle développe une capacité d’auto-création lui a permis de développer au fil du temps des formes de vie plus complexes, dont l’être humain fait partie.

D’où la nécessité d’adopter de nouveaux modes de pensée et d’action, en harmonie avec la réalité du monde naturel5 et de constituer des communautés humaines sur des bases non hiérarchiques et de démocratie directe. Pour Bookchin, ces communautés doivent être « enracinées », intégrées de façon fonctionnelle – et pas seulement « situées » dans leurs écosystèmes – « ces choix impliquant des orientations très différentes en ce qui concerne les techniques, les éthiques et les institutions sociales ».

Portées par le mouvement des Territorialistes né il y a quelques années en Italie, des initiatives vont dans ce sens, à partir d’une critique de la métropolisation créée par le capital financier et soutenue par les gouvernements, au nom de la compétitivité6 . Ces expériences se posent en alternatives à la métropolisation, et porteuses d’un mode de vie et d’action en harmonie avec l’écosystème7. Elles présentent un caractère éminemment politique, car elles produisent un imaginaire qu’Emmanuel Faburel résume ainsi ; « habiter plus que consommer, coopérer plus que concurrencer, autogérer plus que posséder », concluant par « voici par l’écologie populaire et ses enjeux existentiels, ce que seraient les communs du post-urbain » . On peut noter que cette vision rencontre celle du « buen vivir » des cultures andiennes en Amérique latine.

Le caractère de communs de ces démarches réside dans le fait qu’elles sont le fait des habitantes de ces territoires, qui décident en commun des règles qui vont s’y appliquer. Elles s’inscrivent dans le projet politique du « municipalisme libertaire », où les communes, armatures institutionnelles du programme d’écologie sociale, doivent en s’organisant en confédérations, se substituer à l’appareil d’Etat.8

III – Pour un grand retour du politique et son appropriation par les habitant.e.s

Dans notre société de marché où l’économie est devenue centrale, réduisant des débats à des choix techniques, les services publics et ces nouveaux « communs » issus des territoires constituent des prises à saisir pour reprendre pied dans la politique et commencer à construire une alternative, qui ne peut être qu’écologique et sociale.

S’agissant des grands services publics, ceux que nous défendons pied à pied depuis des années dans nos manifestations, force est de constater que le vent a tourné depuis leur création. L’Etat libéral en est devenu le fossoyeur, et il n’y va pas de main morte : baisse des moyens financiers, suppression des postes, attaques contre les statuts, ouverture à la concurrence… avec au bout du voyage la privatisation. Regardez ce qui s’est passé pour les autoroutes ! Regardez surtout ce qu’il a fait à l’hôpital public. Et maintenant, regardez Macron faire acte de contrition, versant des larmes de crocodile… les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent, comme dit le proverbe. Sarkozy, lui-aussi, avait fait très fort en 2008 contre les banques, on a vu la suite…

Oui, il faut défendre notre Sécu, nos services publics, leur redonner des moyens pour répondre aux besoins de chaque territoire, les sortir des griffes de la concurrence et d’une gestion purement financière, cesser de désigner leurs personnels comme des privilégiés et reconnaître le sens du collectif et de la solidarité qui les anime, poussé à l’extrême lors des grandes crises.

Ces services, notamment les « grands services »9 qui irriguent l’ensemble de notre territoire, doivent retrouver leur mission originelle et leurs valeurs. Leur développement doit permettre d’élargir le champ de la gratuité et, lorsqu’ils sont payants, appliquer une tarification plus juste socialement et écologiquement10 . Pour cela, il n’est pas possible de les laisser aux mains de l’Etat, et de sa technocratie. Il s’agit de les mettre entre les mains des citoyens, de les « transformer » en institutions du commun »11 . A l’instar de la Sécurité Sociale, dont le conseil d’administration à sa création était composé en majorité de salarié.e.s et d’usager.e.s et dont la philosophie, comme disait Ambroise Croizat, était «  cotiser selon ses moyens, recevoir selon ses besoins ».

Ces services seront gérés au plus près du terrain, seul moyen d’être à l’écoute des besoins et d’assurer la justice entre les territoires. Le mouvement des Gilets jaunes a montré combien nos concitoyen.ne.s y étaient attaché.e.s.

Les services publics devront participer à la grande mutation présentée au chapitre précédent, à la mission de réinsérer les communautés humaines dans leurs écosystèmes. C’est un changement culturel, car chaque politique devra être pensée en fonction de cet objectif. Cela veut dire rejeter les « grands projets inutiles et imposés », renoncer au nucléaire, réduire drastiquement le transport aérien et le transport routier – et pas seulement donner la priorité aux modes non ou moins polluants, bref abandonner le productivisme au profit de la sobriété choisie, privilégiant les liens. De même, les entreprises publiques qui seraient socialisées, devront revoir leur stratégie12. Tous les choix en question sont des choix politiques, ils ne sauraient être laissés à l’ « expertocratie13 », derrière laquelle les politiques aiment bien se réfugier.

Loin de se concurrencer, les grands services publics et les « communs » territoriaux pourront, dans un intérêt réciproque, s’hybrider sur les territoires, où ils se rencontreront et se parleront. C’est ainsi que la culture de la « biorégion » va se diffuser chez les agents des services publics, dont la mission sur le terrain est souvent technique, et accroître encore le sens de leur mission. Une culture d’écologie sociale, non seulement sensible à l’harmonie entre la société humaine locale et la nature, mais aussi construite sur le renforcement du pouvoir d’agir de la personne et sur les assemblées décisionnaires

Peut-être y a-t-il une certaine utopie dans ces perspectives, tant le « mainstream » du capitalisme néolibéral coule dans l’autre sens, ligotant les peuples par des constitutions qui « inscrivent dans le marbre » la « concurrence libre et non faussée » et des traités commerciaux qui abaissent les normes sociales, environnementales, sanitaires.

Alors, reprendre la main sur les services publics, impossible ?

Redécouvrir que nous pouvons vivre en symbiose avec une nature, que nous avons trop longtemps méprisée et écrasée, impensable ?

Pas sûr, car beaucoup d’entre nous, les « confiné.e.s », ne veulent pas redémarrer pour recommencer comme avant. C’est peut-être le moment d’oser ce qui paraissait hier encore impossible ?

J. Lafont

6 avril 2020

1Un des principes de l’écologie est de prévenir, plutôt que de compenser et de guérir (cf. les études d’impact). Le capitalisme, c’est l’inverse, la réparation des dégâts crée un marché supplémentaire et produit donc de la plus-value. Dans une société privilégiant la valeur d’usage, moins de travail vivant serait nécessaire, permettant de réduire sa durée.

2Murray Bookchin, L’écologie sociale, éditions Wildproject, 2020, recueil de textes issu de trois ouvrages parus en 1982 et 1990

3La pandémie actuelle est un révélateur, voir les propos de Trump et de Bolsonaro, qui revendiquent cette position. Et en mode mineur, Macron, qui fait la même chose sans le dire (en imposant le travail obligatoire à des professions dans leur donner les protections)

4Au sens de « l’homme sans qualités » du roman de Robert Musil

5Qui englobe l’espèce humaine. « De nombreuses études en science de l’évolution confirment que la réciprocité sociale et la confiance sont des principes profondément enracinés de notre humanité… Ils pourraient même être codés génétiquement », David Bollier, La renaissance des communs (Pour une société de coopération et de partage,

6Là encore, sévit le « premier de cordée », censé « ruisseler » sur les territoires avoisinants. En réalité, ce mode l’urbanisation est particulièrement nuisant sur tous les plans

7Les propos suivants, tirés de Guillaume Faburel, De la métropolisation…au post-urbain, Les notes de la FEP (Fondation de l’Ecologie Politique) n°13 décembre 2019, sont éclairants : « Nombre de ces alternatives de vie tracent les premiers sillons émancipateurs d’une ère pas tant alter-métropolitaine mais réellement post-urbaine. Qu’elles émanent de mobilisations associatives ou d’expériences coopératives, d’initiatives d’habitantes et de collectifs en résistance, nous y trouvons, dans un local aussi multiplement réinvesti, un soin de la terre et une reconsidération des différentes manifestations du vivant, des valeurs de tempérance et de ménagement des milieux socio-écologiques de vie, ainsi que des formes coopératives d’autonomisation productive et plus largement encore de pratiques d’autogestion »

8Cela ne veut pas dire que cette évolution souhaitable sera un long fleuve tranquille, mais ce n’est pas l’objet de ce texte d’en débattre

9Il s’agit ici des grands réseaux qui irriguent et structurent notre territoire (infrastructures diverses, la Poste, hôpitaux, services accueillant les usagers…), mais aussi les services comme l’eau, la qualité de l’air, les forêts à gestion locale

10Pour l’eau et l’énergie, gratuité jusqu’à une consommation /tête « de base » ; au-delà, tarification croissante

11Pierre Dardot et Christian Laval, Commun – Essai sur la révolution du XXIè siècle, La Découverte, 2014

12Je pense notamment à l’industrie pharmaceutique, dont l’enrichissement va de pair avec l’appauvrissement de l’hôpital public, l’industrie extractive et énergétique…Les citoyens devraient participer aux décisions stratégiques et contrôler leur mise en œuvre

13Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, La sorcellerie capitaliste, La Découverte, 2005

La lutte contre le changement climatique est une lutte pour l’émancipation

       Les catastrophes climatiques et l’hécatombe des espèces vivantes, visible à l’échelle d’une vie humaine, s’invitent dans tous les journaux télévisés. Les rapports du GIEC sont de plus en plus alarmants. Les +1°C sont déjà dépassés, tandis que les émissions de gaz à effet de serre (GES) continuent d’augmenter dans le monde. L’objectif +1,5°C de l’Accord de Paris en 2015[1] ne pourrait être tenu que par une réduction de 7,6% par an des émissions, une gageure en l’absence de signes de ralentissement. Un discours anxiogène se répand, face à l’inaction des gouvernements face au capitalisme mondialisé, que seul le virus semble pouvoir freiner.

       Comparées aux Etats qui considèrent qu’« après moi, le déluge », la France et l’Union Européenne se posent en bons élèves . La France a sa Stratégie Nationale Bas Carbone, l’Union européenne vient de publier son Green Deal. Mais, au regard de la situation, les actions annoncées sont modestes et trop lointaines, et on attend les réalisations concrètes[2].
       Car la réalité, c’est les 127 milliards de dollars de subventions[3] en 2018 aux industries fossiles, les banques qui rechignent à désinvestir[4] des énergies fossiles, la ratification du CETA par l’Assemblée Nationale, la relance du nucléaire en France sous prétexte de lutter contre le changement climatique, le feu vert donné à la construction de l’autoroute du Chablais[5], le renvoi sine die par Macron de l’interdiction du glyphosate – et la tentative, heureusement avortée, d’imposer une taxe carbone aux prisonniers de l’automobile, tout en épargnant les grands pollueurs.


                                                               ***

       Face à cette hypocrisie, on voit surgir de multiples appels. Ainsi en 2018 le « pacte social et écologique » de Laurent Berger, Nicolas Hulot et de 19 associations, qui s’inscrit dans une ligne réformiste d’accompagnement du système. Ainsi divers Green New Deal depuis une dizaine d’années, « oscillant entre une modernisation du capitalisme par des politiques climatiques et une rupture avec les traditions fossiles et productivistes héritées du 20e siècle »[6].
       Mais si le système capitaliste a montré, au cours de son histoire, sa capacité à se réformer, sa nature productiviste n’a pas changé, c’est sa caractéristique profonde qui le pousse à croître sans limites, ce qui est incompatible avec notre monde fini. On ne peut pas non plus s’appuyer sur les Etats, les bras armés du capital financier, pour piloter « par en haut » la nécessaire transformation écologique de nos sociétés. Cette situation d’urgence donne une grande responsabilité au mouvement social.
   
       Changeons le regard. Ce qui nous arrive aujourd’hui, c’est un bouleversement majeur. Comme le dit Bruno Latour, « aucune civilisation n’a affronté une mutation écologique aussi profonde ». On ne pourra pas y faire face avec les cadres de pensée et les valeurs du passé, ceux du système qui nous a conduits à la situation que nous connaissons. Il faut dépasser la peur qui saisit aujourd’hui nombre d’entre nous, notamment parmi les jeunes, face à perspective d’entrer dans un monde inconnu. Et pour cela, donner un horizon « désirable » à la lutte climatique, être acteur du changement au lieu de le subir, en faire un projet d’émancipation.

        Le mouvement des Gilets jaunes apporte des éléments de réponse. En occupant les ronds points, les invisibles ont retrouvé la dignité que la société leur refuse ; la lutte se poursuit, plus d’un an après. Comme souvent, les femmes y jouent un rôle important, faisant aussi avancer la cause de l’égalité. A une écologie trop marquée par la prédominance des classes moyennes ++ des centres-villes, les Gilets jaunes ont montré une autre voie, celle de l’écologie populaire.

        Ils/elles ont dit « pas de transformation écologique sans justice sociale », en mettant en lumière la dépendance à la voiture ; la fermeture des services publics, la difficulté à se soigner ; les revenus insuffisants ; le cadre de vie dégradé, l’exposition aux pollutions, la « malbouffe »… et le manque de considération.
       Organisé.es en assemblées démocratiques, ils/elles ont, dans le même temps, revendiqué fortement leur qualité de citoyen.nes, rappelant que le « peuple » était le dépositaire du pouvoir.


                                                                 ***

       Fini de subir, c’est le temps d’agir ! Le salut ne viendra pas d’en haut. Les revendications des Gilets Jaunes ont une dimension à la fois sociale et environnementale, associent justice sociale et lutte pour le climat, s’érigent contre le « travailler plus » et la dégradation de la qualité de vie, cet avenir que nous prépare le capital.

       Cette voix de l’écologie populaire, qui surgit du peuple, montre une alternative aux calculs des financiers : celle de la coopération et de la solidarité, du partage du travail, du plaisir d’agir ensemble, de se réapproprier sa propre vie, d’avoir le temps de participer aux affaires de la cité. Dans une société débarrassée du règne de la marchandise, où le « PIB » ne sera plus considéré comme le thermomètre de la bonne santé sociale[7], et où la gratuité prendra une place croissante.

       Cet horizon appelle à la convergence des luttes, en soulignant ce qu’elles ont en commun et peut les réunir : il relie étroitement dans le « bien vivre » défenseur.es du climat, salarié.es exploité.es et précarisé.es, habitant.es des banlieues populaires et des périphéries.

       Ce combat est aussi mené à l’échelle locale, où les idées municipalistes progressent et ont suscité des listes s’en réclamant qui, quelle que soit leur réussite, se poursuivront dans des assemblées citoyennes.

       Au niveau national, des volontés de convergence se dessinent entre les différents mouvements – climat, retraites, gilets jaunes – mais nous sommes encore bien loin du compte. Nous avons encore besoin de rencontres, de débats, de mélanges dans les manifestations, car les classes sociales qui participent à ces mouvements n’ont pas les mêmes conditions d’existence et partant la même vision du monde.
       Souvenons-nous de mai 68, où la convergence entre la classe ouvrière et la petite bourgeoisie radicalisée n’a pas pu s’opérer, et une grande partie de cette dernière est alors retournée dans le giron de la bourgeoisie pendant de longues années. Les grands mouvements sociaux ne se produisent pas souvent, ne ratons pas aujourd’hui le rendez-vous !

       C’est l’enjeu stratégique pour le mouvement social, qui devra savoir réunir « fins de mois » et « fin du monde » dans un même combat !

___________________________________________________________


[1]L’objectif, oui, mais les engagements volontaires des pays conduisent, eux, à une hausse de 3,2°C
[2]Et d’ailleurs, la France n’est pas si « vertueuse ». Si l’empreinte carbone par habitant en France est de 6,4 Tonnes équivalent Carbone en 2018, elle passe à 11,2 tonnes lorsqu’on prend en compte les importations, et ce dernier montant est supérieur à celui de 1995 – miracle de la mondialisation. Source : rapport SNBC 2019.
[3]Pour les Etats du G20
[4] D’après le rapport d »OXFAM et des Amis de la Terre, les émissions de GES issues des activités de financement des principales banques françaises dans le secteur des énergies fossiles représentent plus de 2 milliards de tonnes d »équivalent carbone, soit plus de 4 fois les émissions de la France !
[5]Autoroute qui sera concurrente du RER transfrontalier. La ville de Genève a décidé de recourir contre ce projet
[6]Pour leur analyse, voir « Green New Deal : un nouveau pacte pour le capitalisme ou pour les peuples et le climat ? »
20 janvier 2020, par Vincent Gay
[7]L’espérance de vie aux Etats-Unis commence à stagner depuis 2010 avant de décliner à partir de 2014 chez les hommes. in La baisse de l’espérance de vie aux États-Unis depuis 2014 par Magali Barbieri, Population & Société 2019/9

Retraites : 17 février, deux assemblées se font face

Ce 17 février, l’Assemblée nationale commence l’examen de la réforme des retraites, que le Président Macron veut imposer, malgré l’opposition de la majorité de nos concitoyen.ne.s ; il espère la faire voter, fort des 300 député.e.s LREM !

A quelques pas de cette institution, lui fait face notre Assemblée populaire , émanation de celles et ceux qui, depuis des mois, se battent contre le projet et, plus largement, contre la politique du gouvernement et disent : stop ! Deux légitimités face à face.

Le peuple est dans la rue depuis novembre 2018, Gilets jaunes, syndicats de travailleurs, militant.e.s associatifs, simples citoyen.ne.s, et il discute, il regarde comment agissent nos gouvernants, et il apprend beaucoup, car l’expérience concrète est la meilleur école.

Et ce peuple a bien compris, derrière le flou et les explications alambiquées du gouvernement, que ce projet de loi sur les retraites ne lui apporterait rien de bon.

Ce projet, c’est « travailler plus et toucher moins ».

C’est la trahison du système solidaire pensé par le Conseil National de la Résistance et mis en place par Ambroise Croizat, avec pour philosophie « cotiser selon ses moyens, recevoir selon ses besoins ».

C’est aussi ouvrir la voie aux intérêts privés des fonds de pension, qui lorgnent sur les 320 milliards d’euros de l’assurance retraite.

Avec la réforme punitive de l’assurance chômage, elle aussi imposée, l’asphyxie de l’hôpital public, la mise en œuvre du rapport CAP 2022 contre la fonction publique et les services publics, les privatisations, et j’en passe, ce gouvernement nous entraîne vers une régression sociale, un retour au XIXème siècle, avant les grandes conquêtes ouvrières !

Dans le même temps, dans l’inaction de nos gouvernements, nos forêts brûlent, la banquise fond, la biodiversité fond elle aussi à l’échelle d’une vie humaine, les premières catastrophes climatiques se répandent sur la planète entière, triste avant-goût de ce qui attend demain nos enfants et nos petits enfants.

Quel avenir la classe à laquelle vous appartenez, Monsieur Macron, leur réserve t-elle, quelle sécurité sur le plan social, alors que les inégalités explosent et que ce qui relie les humains se défait peu à peu à cause de votre politique ? Quel projet de vie construire dans ce monde déshumanisé, où tout est « concurrence » et « compétitivité », où la course à la « croissance » est le seul horizon, alors qu’il faudrait réduire le temps de travail, partager le travail et les richesses, vivre plus lentement, réinsérer l’être humain dans les écosystèmes, redonner enfin du sens à sa vie.

Mais votre classe a déjà fait sécession de la société, elle vit « ailleurs », elle n’est même plus capable de s’assurer le consentement des classes dominées en leur concédant quelques miettes, elle ne tient que par la répression. Elle dirige, mais elle n’est plus crédible lorsqu’elle prétend représenter les intérêts de la société.

Cependant, la convergence des luttes se met peu à peu en route – gilets jaunes, syndicats de travailleurs, jeunes mobilisés pour le climat, militant.e.s associatifs, se rencontrent, même si « Macron ne veut pas ». Et l’indifférence, ce « poids mort de l’histoire » pour reprendre la formule de Gramsci, tend à céder le pas à la conscience qu’il faut agir. C’est un grand espoir, car le peuple est lui-aussi en marche, il a pris goût à la politique.

Et il vous crie : le vieux monde, c’est vous ! l’avenir, c’est nous !

Retraites : 17 février, deux assemblées se font face

Ce 17 février, l’Assemblée nationale commence l’examen de la réforme des retraites, que le Président Macron veut imposer, malgré l’opposition de la majorité de nos concitoyen.ne.s ; il espère la faire voter, fort des 300 député.e.s LREM !

A quelques pas de cette institution, lui fait face notre Assemblée populaire , émanation de celles et ceux qui, depuis des mois, se battent contre le projet et, plus largement, contre la politique du gouvernement et disent : stop ! Deux légitimités face à face.

Le peuple est dans la rue depuis novembre 2018, Gilets jaunes, syndicats de travailleurs, militant.e.s associatifs, simples citoyen.ne.s, et il discute, il regarde comment agissent nos gouvernants, et il apprend beaucoup, car l’expérience concrète est la meilleur école.

Et ce peuple a bien compris, derrière le flou et les explications alambiquées du gouvernement, que ce projet de loi sur les retraites ne lui apporterait rien de bon.

Ce projet, c’est « travailler plus et toucher moins ».

C’est la trahison du système solidaire pensé par le Conseil National de la Résistance et mis en place par Ambroise Croizat, avec pour philosophie « cotiser selon ses moyens, recevoir selon ses besoins ».

C’est aussi ouvrir la voie aux intérêts privés des fonds de pension, qui lorgnent sur les 320 milliards d’euros de l’assurance retraite.

Avec la réforme punitive de l’assurance chômage, elle aussi imposée, l’asphyxie de l’hôpital public, la mise en œuvre du rapport CAP 2022 contre la fonction publique et les services publics, les privatisations, et j’en passe, ce gouvernement nous entraîne vers une régression sociale, un retour au XIXème siècle, avant les grandes conquêtes ouvrières !

Dans le même temps, dans l’inaction de nos gouvernements, nos forêts brûlent, la banquise fond, la biodiversité fond elle aussi à l’échelle d’une vie humaine, les premières catastrophes climatiques se répandent sur la planète entière, triste avant-goût de ce qui attend demain nos enfants et nos petits enfants.

Quel avenir la classe à laquelle vous appartenez, Monsieur Macron, leur réserve t-elle, quelle sécurité sur le plan social, alors que les inégalités explosent et que ce qui relie les humains se défait peu à peu à cause de votre politique ? Quel projet de vie construire dans ce monde déshumanisé, où tout est « concurrence » et « compétitivité », où la course à la « croissance » est le seul horizon, alors qu’il faudrait réduire le temps de travail, partager le travail et les richesses, vivre plus lentement, réinsérer l’être humain dans les écosystèmes, redonner enfin du sens à sa vie.

Mais votre classe a déjà fait sécession de la société, elle vit « ailleurs », elle n’est même plus capable de s’assurer le consentement des classes dominées en leur concédant quelques miettes, elle ne tient que par la répression. Elle dirige, mais elle n’est plus crédible lorsqu’elle prétend représenter les intérêts de la société.

Cependant, la convergence des luttes se met peu à peu en route – gilets jaunes, syndicats de travailleurs, jeunes mobilisés pour le climat, militant.e.s associatifs, se rencontrent, même si « Macron ne veut pas ». Et l’indifférence, ce « poids mort de l’histoire » pour reprendre la formule de Gramsci, tend à céder le pas à la conscience qu’il faut agir. C’est un grand espoir, car le peuple est lui-aussi en marche, il a pris goût à la politique.

Et il vous crie : le vieux monde, c’est vous ! l’avenir, c’est nous !

RETRAITES : UN COMBAT D’ECOLOGIE POPULAIRE

Une brève histoire de la Sécu

Par son projet de réforme des retraites, Macron s’attaque à l’un des piliers de la Sécurité sociale. La Sécu issue du programme du CNR, était toute une philosophie, celle d’un projet humaniste, bâti sur le principe de « cotiser selon ses moyens, recevoir selon ses besoins ». Un projet rassembleur, construit sur la solidarité, ouvrant la voie à un avenir meilleur : un projet d’émancipation. Alimentée par des cotisations, partie socialisée des salaires, elle avait une gouvernance participative, le dialogue social était au cœur de la décision, chaque organisme, à l’échelon local et national, était autogéré par les travailleurs, majoritaires dans les conseils d’administration. La Sécu au départ, c’était un « commun » !

Dans un pays où la cessation du travail signifiait souvent entrée dans une vie de privations, le système de retraites était un progrès majeur. Il reposait – et repose encore – sur un principe de solidarité inter-générationnelle, un contrat dans lequel les retraites des vieux étaient payées par les actifs, tandis que les salarié.e.s âgé.e.s laissaient leur place sur le marché du travail aux nouvelles générations. Ce système, progressif, s’accompagnait de la transformation d’une partie des gains de productivité en réduction du temps de travail, tant pendant l’activité qu’en permettant un départ à la retraite plus précoce.

Cependant, dès la fin des années 1960, des réformes successives de la Sécu remettent en cause la gouvernance du départ, pour donner le rôle principal à l’Etat, à travers la loi de financement qui fixe les orientations de sa politique et les objectifs pour son équilibre financier. Le « commun », c’était fini, car inacceptable pour les classes dirigeantes !

Le système, n’a pas manqué d’attaques au fil des dernières années, mais c’est encore trop pour la bourgeoisie, qui ne manque de dénoncer son prétendu « coût » qui briderait la « compétitivité » de notre économie.

La réforme Macron : une régression sociale sans précédent, « et en même temps » anti-écologique

La contre-réforme des retraites de Macron, c’est « travailler plus longtemps pour une retraite plus faible », dont on ne connaîtra le montant qu’au moment de sa liquidation. C’est aussi l’ouverture progressive aux fonds de pension.

Le système de points, loin d’être égalitaire, ne ferait qu’aggraver les inégalités de la vie active ; les femmes et les actifs aux carrières hachées et précaires en seraient les premières victimes.

L’augmentation de l’âge de départ à la retraite serait assuré par la règle du « 14% du PIB », l’âge pivot (largement un leurre, provisoirement retiré du projet de loi!) et la valeur du point, pour monter progressivement à 67 ans, voire plus, à l’instar des autres pays européens

L’entrée des fonds de pension serait préparée idéologiquement par la retraite à points, qui crée l’illusion que la cotisation est une épargne et une affaire personnelle ; elle se réaliserait concrètement en abaissant à 2,8% le taux de cotisation au delà de 10.000 euros de salaire par mois – ce qui coûterait un « pognon de dingue » de 73 milliards d’euros à la branche retraites sur 15 ans ! Et, pour une part, prendrait la direction de fonds qui soutiennent les énergies fossiles.

Mise en regard avec les attaques contre les services publics et la fonction publique, les privatisations, les reculs de l’assurance chômage, on voit se dessiner une nouvelle société, celle du « chacun pour soi », livrée au capitalisme le plus féroce, qui ne règne plus que par la force et les violences policières contre les mouvements sociaux.

L’enjeu écologique est désormais sur la place publique, avec le changement climatique, l’extinction massive des espèces vivantes, la dégradation des écosystèmes. L’être humain n’est pas épargné non plus, dans un monde où la marchandise a envahi tout les champs et où le travail lui-même est en perte de sens. Nous sommes en état d’urgence écologique et sociale, et nous savons que nous devons transformer notre modèle de développement au plus vite si nous voulons éviter le pire. Le changement climatique est déjà là, la situation en Australie en donne une image dramatique.

Nous savons aussi, et cela, les Gilets Jaunes nous l’ont dit, que cette transformation écologique sera juste ou ne sera pas. La réforme des retraites de Macron va précisément en sens inverse.

C’est à nous, au peuple, de prendre en charge les intérêts généraux de la société que les gouvernements ne représentent plus, et de nous rassembler pour créer le rapport de forces qui permettra de les mettre en oeuvre.

Faire de la lutte pour les retraites le début d’une reconquête du pouvoir sur la vie

La croissance, telle que nous l’avons connue, ne peut plus constituer un horizon. Il faut aller vers une société plus sobre, économe en ressources, dans laquelle chacun.e pourra  « bien vivre », une société qui privilégie la valeur d’usage, qui rejette les grands projets inutiles et les traités internationaux comme le TAFTA ou le Mercosur, qui organise un aménagement du territoire privilégiant les circuits courts et réduisant les déplacements forcés. La production sera ainsi réorientée de manière démocratique, la collectivité décidera des besoins et des moyens pour les satisfaire. Cette transformation sera accompagnée d’une réduction drastique des inégalités.

Le niveau local est important pour favoriser la création d’activités autogérées utiles à la population, rechercher l’autonomie territoriale pour une partie de l’alimentation, expérimenter la gratuité, renforcer les liens et les solidarités intergénérationnels. Plus proche des habitant.e.s, il permet de construire des démarches municipalistes portées par les collectifs d’habitant.e.s.

La réduction du temps de travail et son partage deviennent un axe stratégique de lutte. Elle sera rendue possible par la réduction des productions et des activités rendues inutiles, et permettra de consommer moins d’énergie et de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Semaine de travail plus courte, allongement des congés payés, abaissement de l’âge de départ à la retraite, permettent de réduire le chômage, notamment celui des jeunes. Cette réduction du temps de travail s’accompagne de l’augmentation du salaire minimum et de la création d’un salaire maximum, de l’égalisation des salaires entre les femmes et les hommes et du partage des tâches. Les richesses créées par le travail sont mieux partagées, libérant du temps pour des loisirs ou des activités librement décidées, non marchandes.

Cette nouvelle vision du travail créera une continuité entre la vie « active » et la retraite, qui n’apparaîtra plus comme une rupture et qui rendra justice aux retraités qui, par leur implication dans la société, ne pourront plus être qualifiés de « charge » !

Le partage du travail et la réduction des tâches pénibles, l’augmentation du salaire minimum qui améliorera les conditions de vie, mettront fin au scandale des inégalités d’espérance de vie, notamment en bonne santé, qui font que les plus pauvres payent les retraites des autres.

La transformation écologique va pouvoir s’appuyer sur un système de retraites qui doit redevenir le « commun » qu’il était au départ, et qui peut et doit être amélioré dès maintenant pour une plus grande justice sociale, au-delà de la récupération des acquis des luttes passées. On peut ainsi proposer quelques pistes :

– prise en compte des périodes chômées, indemnisées ou non, dans le calcul des trimestres ;

– sur-cotisation des entreprises qui ne respectent pas l’égalité salariale entre les femmes et les hommes ou recourent aux CDD et temps partiels courts ;

départ à la retraite à taux plein avant 60 ans pour les métiers pénibles et pour les personnes actives qui n’ont aucune chance de retrouver un emploi ;

retraite plancher permettant de vivre décemment

retraite plafond (sans baisse du taux des cotisations, comme le fait Macron)

– élargissement de l’assiette des cotisations aux revenus financiers et aux dividendes ;

lutte contre la fraude aux cotisations des entreprises, qui pourrait ramener 21 milliards d’euros par an…

Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. La transformation écologique est un chemin vers une nouvelle société, qui aura renoncé au productivisme, où le travail ne sera plus une marchandise et aura perdu son caractère central, où la concurrence et la compétitivité auront cédé la place à la coopération entre individus libres, où la technique ne sera plus là pour asservir le travail mais pour l’alléger et permettre au collectif de travail de se l’approprier.

Dans cette société, l’économie sera au service de la société, au lieu de la diriger, les hiérarchies auront perdu leur raison d’être, exit donc les « premiers de cordée » car la production sera vue comme une œuvre collective, et place à un partage des richesses produites sur une base égalitaire.

La période de retraite ne sera plus considérée comme une coupure, mais comme une contribution à la vie sociale sous une forme non monétarisée, la pension égale pour tou.te.s assurera à chacun.e une vie décente. Cette volonté redistributive n’était-elle pas déjà inscrite dans les principes fondateurs de la Sécurité sociale, « contribuer selon ses moyens, recevoir selon ses besoins » ?

Nous sommes toutes et tous concerné.es. La grève par procuration ne suffit pas, il faut bloquer la circulation des biens et des services. Laisser le poids de la résistance sur les cheminots et la RATP prépare une défaite. C’est à toute la population maintenant, salariés du public et du privé, retraités, parents, lycéens, étudiants.. d’y aller Nous devons bloquer le pays jusqu’au retrait, car c’est de notre survie et celle des générations futures qu’il s’agit. C’est l’Heure de nous mêmes !

Le combat pour les retraites, à la lumière de l’enjeu écologique, est en réalité

UN COMBAT POUR L’EMANCIPATION.

LE PEUPLE MOBILISE DOIT LE GAGNER !!

LE GOUVERNEMENT DOIT RETIRER SON PROJET! NO PASARAN !

Retraites : Au peuple de prendre la parole pour dire quelle société il veut !

La Sécurité sociale, un système progressiste, fondé sur la solidarité, percuté par le tournant libéral

Rappelons-nous. C’était au lendemain de la Libération, le rapport de forces était favorable à la classe ouvrière, face à un patronat disqualifié par la collaboration. C’est dans ce contexte que naît notre système de Sécurité sociale issu du programme du Conseil National de la Résistance. Progrès majeur dans l’organisation de la solidarité, il a largement contribué au « mieux vivre » de la population dans les décennies qui ont suivi.

Un tournant majeur, en particulier, pour les personnes âgées, pour lesquelles la cessation du travail signifiait souvent, jusque là, l’entrée dans une vie de privations. Il reposait – et repose encore – sur un principe de solidarité inter-générationnelle, un contrat dans lequel les retraites des vieux étaient payées par les actifs, tandis que les salarié.e.s âgé.e.s laissaient leur place sur le marché du travail aux nouvelles générations. Ce système, progressif, s’accompagnait de la transformation d’une partie des gains de productivité en réduction du temps de travail, tant pendant la période active qu’en permettant un départ à la retraite plus précoce.

La mondialisation libérale commencée dans les années 1980 a changé profondément la donne. Par l’instauration d’un chômage systémique, la mise en concurrence des salarié.e.s des différents pays, elle a modifié profondément le rapport des forces entre le capital et le travail. La libre circulation des capitaux, la suppression des barrières commerciales, ont ouvert la voie à la fraude fiscale massive, légale à travers l ‘« optimisation » fiscale par le jeu des filiales, illégale avec les paradis fiscaux, mais très rarement sanctionnée – cette dernière étant estimée en France à 100 milliards d’euros par an. La part des salaires dans le PIB a reculé de 10% (soit à peu près 200 milliards d’euros d’euros par an).

Comme il l’avait fait au moment du capitalisme naissant, l’Etat (et l’Union européenne), a été un acteur majeur de cette évolution, par toutes sortes de voies, comme les traités commerciaux qui visent à harmoniser vers le bas les normes sociales et environnementales, ou encore les lois de finances parfois votées en catimini. On peut parler d’un véritable hold-up au profit du capital.

La Sécurité sociale n’y a pas échappé ( transformation du CICE en baisse des cotisations sociales patronales, partie intégrante des salaires ; non compensation par l’Etat des exonérations de cotisations sociales pour les heures supplémentaires, ce qui conduit à s’interroger sur les déficits invoqués par le gouvernement pour justifier l’urgence de la réforme des retraites. Henri Sterdyniak, un économiste atterré, n’hésite pas à parler à ce sujet de « mensonge d’Etat » : il n’y a pas d’« explosion » des dépenses sociales, le problème, ce sont les recettes (on pourrait dire la même chose que pour le budget de l’Etat). On a d’ailleurs atteint dans ce domaine une telle opacité que seuls les spécialistes peuvent s’y retrouver.

L’Etat néo-libéral contre le service public et la solidarité

Il faut s’arrêter ici sur la nature de l’Etat, sous peine de rater la cible. Contrairement à l’idée répandue, l’Etat n’est pas un outil « neutre », figure tutélaire de l’intérêt général. L’Etat capitaliste – puisqu’il faut l’appeler ainsi – est au service de la bourgeoisie dominante, il défend ses intérêts généraux, au besoin par la force (dite « légitime »). L’Etat néo-libéral est celui du capital financier, qui transforme tout, même la vie, en argent. Cet Etat est rattaché par toutes sortes de liens au capital financier (proximité sociale des « élites », pouvoir d’influence de l’argent et des médias, solidarité transnationale du capital lorsque ses intérêts sont menacés dans un pays), au point qu’une victoire électorale ne donne pas au vainqueur le « pouvoir » d’agir, qui dépend du rapport de forces. Cet Etat néo-libéral est « contre » les services publics – dont il coupe les moyens et qu’il privatise – il démantèle peu à peu la Sécurité sociale et en prend la maîtrise (56% seulement des ressources de celle-ci proviennent aujourd’hui des cotisations sociales).

Le projet de la contre-réforme des retraites, en dépit du flou entretenu par Macron, est très clair : c’est « travailler plus longtemps pour une retraite plus faible », et dont on ne connaîtra le montant qu’au dernier moment. Et cette contre-réforme touchera tout le monde, y compris les actuel.les retraité.e.s, qui continueront à voir leur retraite fondre au rythmes de l’inflation, voire de l’augmentation de la CSG. Les femmes seront particulièrement affectées. Le but final, c’est une retraite de base très faible pour tou.te.s, un minimum vital, et pour les plus riches, le recours à les assurances privées : du « chacun pour soi », en quelque sorte, à l’opposé du système de solidarité. Quant à l’âge de départ à la retraite, il augmentera au fil des années, pour rejoindre d’autres pays européens donnés comme modèles, où l’on frise un travail jusqu’à 70 ans – sous prétexte de l’allongement de l’espérance de vie et du poids croissant des personnes âgées par rapport aux actifs. Et le ballon d’essai sur « la clause du grand-père » qui, aux dernières nouvelles, semble abandonnée, a surtout pour but de désolidariser les anciennes générations des jeunes.

De « justice », il n’y a point, n’en déplaise à Macron. On devrait à cet égard souligner un non-dit, celui de l’inégalité de l’espérance de vie. Entre les 5% les plus riches et les 5% les plus pauvres, elle est de 13 ans pour les hommes et de 8 ans pour les femmes. Et le constat est à peu près le même pour l’espérance de vie en bonne santé, qui n’augmente plus. Cela veut dire, en clair, qu’avec l’obligation de travailler plus longtemps, les plus pauvres pourront à peine profiter de leur petite retraite. Certes, comme le MEDEF, Macron a rayé de son vocabulaire le mot « pénibilité » du travail, mais la réalité est tout autre et invite à poser la question des retraites dans un cadre plus large.

Nous disons clairement : cette contre-réforme des retraites, nous la rejetons en bloc et nous serons présents à la manifestation du 5 décembre ! Si elle passait, ce serait un recul sans précédent, elle entraînerait d’autres reculs encore de la part d’un gouvernement ainsi revigoré, qui par leur violence sociale nous feraient retourner au XIXème siècle.

Au peuple de reprendre le flambeau et d’instituer les « communs » de demain !

Mais on ne peut pas en rester là.

Cette contre-réforme, comme la guerre engagée contre les services publics par le capital financier transnational, montre qu’il n’y a rien à attendre de la part des « élites » qui nous gouvernent et qui ne sont en réalité que les fondés de pouvoir du capital. La question qui est posée aujourd’hui, tant par l’urgence sociale que l’urgence environnementale et démocratique, c’est celle de la société dans laquelle nous voulons vivre. La révolte des Gilets jaunes, y compris dans ses contradictions et ses limites inévitables, a posé ces questions et bousculé les institutions de la République bourgeoise, ce qui a permis d’ouvrir des fenêtres pour la prise de parole des citoyens. Ne laissons pas ces fenêtres se refermer, et débattons entre citoyens et plus largement habitants de nos territoires, sur ce qui est « notre affaire » !

Les altermondialistes disaient « un autre monde est possible » ! Oui, et c’est à nous de l’inventer. La question des retraites est une bonne porte d’entrée pour poser la question du travail, des temps de la vie, de la production et de la répartition des richesses produites. On peut souligner, parmi les débats de société qui s’imposent, plusieurs sujets.

1. Depuis la naissance du capitalisme, la lutte des travailleurs a permis une amélioration des conditions de travail, une baisse de sa durée, des congés payés, la création d’une retraite à 60 ans. Et puis tout cela s’est arrêté. On constate même depuis plusieurs années, alors que le pays est plus riche, des retours en arrière, ainsi au travail du dimanche, au « travailler plus, tout en gagnant moins », à l’allongement de l’âge du départ à la retraite, à l’obligation pour certain.e.s retraité.es de reprendre du travail à cause d’une retraite insuffisante, un comble, alors que dans le même temps le chômage des jeunes explose. Notre système capitaliste ne marche-t-il pas sur la tête, alors qu’une société démocratiquement organisée permettrait de répartir une durée du travail globalement réduite, grâce aux gains de productivité ? La question se pose avec d’autant plus d’urgence que le productivisme inhérent à ce système, attisé par la concurrence, engendre des catastrophes climatiques qui menacent le maintien de la vie sur terre.

2. Faut-il perdre sa vie à la gagner, dans la course effrénée à une consommation entretenue par la publicité, en fabriquant des objets sans guère de « valeur d’usage » voire même inutiles ou dangereux, tandis que des métiers comme ceux du « soin», essentiels pour le lien social, sont dévalorisés ? Est-ce une fatalité que toute l’existence sociale tourne autour du travail, que la plupart des loisirs tournent autour de la consommation de marchandises (au point où les centres commerciaux sont devenus le centre des villes, ouverts parfois 24h sur 24 )? N’est-il pas temps que la société prenne la maîtrise de l’économie, qu’elle décide démocratiquement ce qu’il faut produire, en fonction des besoins ?

3. Nos « élites » ne cessent d’invoquer la « croissance » comme solution à tous nos maux et les bienfaits du « ruissellement » que nous promettent les « premiers de cordée ». Mais pendant ce temps, dans le monde réel, les inégalités explosent. La raison principale en est la séparation entre le travailleur et les moyens de production, propriété du capital. Tant que nous restons dans ce système, nous ne pouvons agir qu’à la marge, avec des avancées et des retours en arrière, selon les rapports de forces.

Les services publics et la solidarité sociale, dont les retraites, sont, eux, des « communs », et pourtant société n’a pas son mot à dire. Quelle part des richesses nationales faut-il consacrer à la santé ? Pour les retraites, quelle répartition retenir entre les générations ? Qui doit le décider ? Des technocrates, du fond de leur bureau – ceux-là mêmes qui ont décrété que la part des retraites ne devait pas dépasser 14% du produit intérieur brut (PIB) – ou bien la société elle-même ?

La réponse pour nous est claire. La société est d’autant plus légitime pour décider qu’il s’agit de sujets qui concernent la collectivité dans son ensemble. Le capital transnational, qui envahit peu à peu tous les champs de la vie, s’emploie à réduire l’espace du collectif pour en faire autant d’opportunités de profit. Nous le voyons tous les jours. Nous devons y résister, des victoires sont possibles, on le voit pour la municipalisation de l’eau.

Mais que de reculs, avec à la manoeuvre l’Etat – à qui la gestion du social avait été délégué à travers l’ « Etat providence » ! Comme le disent très bien Pierre Dardot et Christian Laval (dans « Commun ») « le commun a été historiquement dévoyé par l’Etat, de sorte que toute politique qui s’en réclamerait devrait viser d’abord à rendre à la société ce qui lui revient, à savoir le contrôle démocratique des institutions de réciprocité et de solidarité qui lui ont été confisquées par la haute administration ». Réintroduire le commun, cela suppose que les membres de la société « en soient démocratiquement les gouvernants et qu’ils soient saisis des grandes orientations stratégiques comme, à un niveau plus limité et local, des questions relatives à la gestion quotidienne des services ». Cette exigence doit être posée aujourd’hui, comme un acte politique fort dans notre combat sur les retraites. Cette volonté de reprise en mains pourrait prendre la forme d’assemblées citoyennes, à l’instar de ce qu’ont su faire les Gilets jaunes, lieux de débats et d’élaboration, dans lesquels le peuple pourra enfin prendre la parole et jouer son rôle instituant.

What do you want to do ?

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Quelle stratégie pour une écologie de transformation ?

EELV a décidé en septembre dernier d’engager un processus de fondation d’un nouveau mouvement autonome portant un projet d’écologie de transformation. Cette décision est un pari sur la capacité du parti à sortir de la crise profonde qu’il traverse, et dont il faudra bien enfin, dans le cadre de ce processus, faire le bilan.

Ne soyons pas naïfs, derrière les mots ‘ »écologie de transformation » se cachent des projets divergents. En ce qui concerne la gauche de notre mouvement, cela exclut toute fusion avec le mouvement Génération.s lancé par Benoît Hamon et implique une rupture avec les pratiques passées, marquées par l’ambiguïté des positions politiques, la dépendance au parti socialiste et une pratique réformiste privilégiant l’action dans les institutions et, au fond, s’accommodant d’un capitalisme qui serait devenu plus présentable. Ne nous cachons pas que cela est une gageure. Et urgence il y a.

Allons donc à l’essentiel, car la maison brûle de tous les côtés. Changement climatique, extinction des espèces, domination sans partage d’un système économique mondialisé qui impose sa loi aux gouvernements, qui exploite et opprime les peuples, et conduit l’humanité à la catastrophe : telle est la réalité. Disons clairement que l’écologie que nous voulons est incompatible avec ce système, et que notre combat vise la sortie du capitalisme vers une société non productiviste. C’est bien le sens que nous donnons à l’écologie de transformation.

Se pose alors avec acuité la question de la stratégie pour y parvenir, c’est-à-dire comment rassembler les forces qui vont porter cette transformation.

C’est une question qui semble avoir peu préoccupé jusqu’ici EELV et qui n’a jamais vraiment fait l’objet de débats1. Cependant, si l’on se réfère aux pratiques, sa stratégie implicite met l’accent sur la mise en œuvre de réformes graduelles à travers l’action dans les institutions ( avec la phrase si souvent entendue « il faut bien mettre les mains dans le cambouis »!) et sur l’échelle locale, parfois jusqu’à l’apolitisme. Cette stratégie peut sans doute permettre des améliorations partielles, souvent provisoires si le rapport des forces change, mais elle n’ira jamais plus loin. L’histoire montre que les grandes réformes ont toujours été arrachées par les mouvements sociaux puissants, parfois même en dépit des partis politiques, alors, pour ce qui est de la sortie du capitalisme …

Nous devons donc nous pencher sur la stratégie. Ce n’est pas seulement une question théorique, mais une question pratique, qui doit être éclairée par les expériences concrètes.

C’est ce que je souhaite entreprendre ici, à travers l’expérience des mouvements récents d’Amérique latine et de Podémos. Elles soulèvent des questions majeures, qui sont aussi les nôtres. Après un exposé bref sur ces expériences, je tenterai de développer ce que j’en retire pour le courant de l’écologie politique de transformation, qui déborde le cadre d’EELV.


I – Enseignements de quelques expériences

Espagne : que nous dit l’expérience de Podemos ?2

Podemos est créé en janvier 2014 par plusieurs universitaires, dont les plus connus sont Pablo Iglesias et Iňigo Errejón, qui s’inspirent des thèses de Gramsci3 et du philosophe argentin Ernesto Laclau. Le contexte est celui d’une intense mobilisation sociale qui succède au mouvement des Indignés (15M), sous la forme de « marées »4  puis d’une multitude de processus participatifs aux différents niveaux territoriaux. Les politiques d’austérité menées par le Parti Populaire (PP) et le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) qui se succèdent au pouvoir et la corruption du système politique suscitent un profond mécontentement.

Podemos se construit à son congrès d’octobre 2014 comme une « machine de guerre électorale », dont l’objectif est de remplacer le PSOE et de prendre le pouvoir. Il refuse de se situer sur un axe gauche-droite, mais son programme apparaît proche de celui de la social-démocratie des années 1980, et fait très peu de place à l’écologie. Son langage n’hésite pas à emprunter au lexique patriote et au populisme, en désignant comme ennemi commun les élites politiques et économiques (la « caste ») pour rassembler l’électorat le plus large. Le parti va connaître rapidement un succès électoral impressionnant, mais va échouer finalement à prendre le pouvoir d’Etat, puisque Mariano Rajoy est réélu en octobre 2016.

Dans le même temps, la poursuite des dynamiques locales va conduire le parti à gouverner de grandes villes – Madrid, Barcelone, Valence, La Corogne – à travers des coalitions d’unité populaire.

L’organisation de Podemos est très verticale et centralisée autour de son dirigeant Pablo Iglesias. Les « cercles », peuplés au départ d’ancien.e.s participant.e.s aux assemblées d’Indignés et aux marées sociales sont en perte de vitesse, court-circuités au profit des « amis » virtuels (Jeanne Moisand5 cite la nombre de 350.000 en 2015), par la pratique des votes en ligne. L’ensemble fait que le fonctionnement de Podemos peut être considéré comme bureaucratique.

Son 2ème congrès (Vistalegre II), en février 2017, se tient autour de plusieurs enjeux : la redéfinition d’une stratégie politique à l’échelle nationale ; l’épreuve du pouvoir dans les villes où Podemos gouverne ; la place des femmes dans l’organisation ; la démocratisation du parti. Il en ressort une certaine décentralisation, des progrès limités en matière de fonctionnement démocratique, peu d’avancées sur la place des femmes. Il confirme le leadership de Pablo Iglesias, face à une orientation plus centriste tournée vers les classes moyennes, portée par d’Iňigo Errejòn, et à un courant anti-capitaliste (Pablo Echenique) – le plus faible – défendant un projet de rupture.

Pour les municipalités, l’ambition de changement se heurte à des difficultés, pour diverses raisons : l’ « aspiration » de dirigeants associatifs par les gouvernements locaux affaiblit l’action collective ; les limites institutionnelles rendent parfois impossible la mise en œuvre des programmes, engendrant des frustrations6.

Les questions écologiques semblent absentes des débats du Congrès, et ce n’est pas sur ce point que l’expérience de Podemos est intéressante (on le voit d’ailleurs aussi dans la faible place des femmes dans l’organisation ainsi que dans le fonctionnement vertical qui persiste). Mais on peut cependant retirer de l’expérience encore brève de Podemos des enseignements pour la stratégie de l’écologie de transformation. Je les emprunte à Manuel Gari, l’un des dirigeants du courant « anticapitalistas », qui les résume de la manière suivante7 :

– mettre en place un parti-mouvement démocratique, capable d’alimenter les énergies de la société et de s’en nourrir
– ouvrir des brèches populaires dans les institutions
– se battre dans les institutions pour améliorer les conditions de vie
– constituer un « sujet politique » avec d’autres organisations et le nouveau municipalisme alternatif
– utiliser les sièges conquis afin d’impulser l’auto-organisation populaire : le « peuple » se transforme avec l’élévation de son niveau de conscience, d’organisation et de capacité d’agir.

Ce dernier point me paraît essentiel, il faut toujours le rappeler à celles et ceux qui croient encore que le pouvoir réside dans les institutions et pas dans les rapports de forces entre les classes sociales en lutte.

Quelques enseignements des mouvements en Amérique latine dans les années 2000 .

L’Amérique latine est devenue depuis les années 1990 le laboratoire de la résistance au néolibéralisme, à travers des mouvements sociaux qui ont permis dans plusieurs pays l’arrivée au pouvoir de gouvernements « progressistes ». Les expériences de cette période sont particulièrement intéressantes car, dans notre recherche des voies de l’émancipation, nous nous trouvons confrontés aux mêmes types de questions. Ce n’est sans doute pas un hasard si ces expériences ont ouvert de nouveaux débats théoriques et sont devenus une source d’inspiration pour Podemos et pour la France Insoumise.

Ces mouvements interpellent aussi notre vision eurocentriste du progrès humain, fondée sur la course aux biens matériels et sur la domination de la nature, qui s’est ancrée dans l’imaginaire collectif de nos sociétés tout au long de deux siècles et plus de capitalisme. Face aux impasses du modèle de production et de consommation dominant, de nouveaux concepts issus des cosmogonies indigènes, comme le « buen vivir », qui relie l’écologique et le social, se sont installés dans le débat politique jusque sur la scène internationale, même s’ils inspirent encore très peu les pratiques.

Je serai forcément bref dans les propos qui suivent et quelque peu schématique, car s’il y a des traits communs dans ces expériences, chaque pays a ses particularités et son histoire. J’avoue en outre ne pas être un spécialiste du sujet et je m’appuierai largement, dans les éléments cités, sur une littérature abondante, notamment sur les articles publiés dans la Revue ContreTemps8.

C’est en Amérique latine, vers le milieu des années 1990, que va s’ouvrir le cycle altermondialiste. Porto Alegre, avec ses expériences de démocratie participative, va accueillir le premier Forum social mondial en 2001 et deux autres dans la même décennie. Le continent sud américain voit se multiplier les mouvements de résistance au néolibéralisme, sous des formes multiples et de la part d’acteurs très divers, même si la dimension de classe reste centrale. L’ouvrage collectif cité dans la note (8) en présente des exemples parmi d’autres, autant d’illustrations de mouvements d’émancipation qui ne se limitent pas à résister, mais qui créent de nouvelles formes d’organisation du travail, s’attaquent aux mécanismes de domination de genre et de « race », mettent en place des formes d ‘organisation horizontales avec des débats en assemblées9. C’est ainsi que surgissent, parfois contre la répression d’Etat, parfois en lien avec ce dernier, des germes de pouvoirs populaires, autour de valeurs de participation, d’égalité et d’autogestion, visant à construire des territoires alternatifs10.

Portés par des mouvements sociaux puissants, une dizaine de pays basculent à gauche dans les années 2000. De nouveaux gouvernements – en Bolivie, en Equateur et au Venezuela – engagent des politiques de retour de l’Etat, de souveraineté sur des ressources naturelles, avec les politiques de redistribution de la rente aux classes populaires, des avancées démocratiques importantes sur le plan constitutionnel et des tentatives de constituer un espace de coopération11 face aux puissances impérialistes, aux firmes multinationales et aux banques.

Pour autant, dans l’ensemble de ces pays, le modèle économique néo-colonial, fondé sur l’exportation des ressources primaires et l’extractivisme, a été poursuivi. Il avait certes permis d’améliorer rapidement la situation des classes populaires, mais il s’est brutalement retourné avec la crise mondiale de 2008 qui a fait chuter les prix des matières premières et facilité le retour des droites. Cette politique a eu des effets destructeurs pour les communautés indigènes, les territoires et les écosystèmes et a suscité de fortes résistances sociales. Les dernières années ont été marquées par des reculs face au néolibéralisme et le retour dans plusieurs pays des droites conservatrices.

Le cycle semble ainsi se refermer sur un échec. C’est sans doute exact, au regard de la faiblesse des transformations structurelles laissées par cette période et du maintien des oligarchies. Mais les luttes populaires multi-sectorielles continuent, attisées par le retour des droites et l’extractivisme . Et les échecs aussi sont riches d’enseignements.

Les nombreuses expériences montrent la capacité d’auto-organisation et de création des mouvements populaires, renouant avec les formes d’action qui ont émaillé l’histoire des grands mouvement d’émancipation du passé. Elles montrent que c’est l’action « d’en bas » qui transforme les relations de pouvoir, en instituant un nouveau rapport de forces. Elles nous appellent aussi à dépasser les simples luttes défensives, auxquelles nous sommes trop souvent contraints aujourd’hui dans nos propres pays, face à des gouvernements qui cassent les sécurités collectives et livrent la planète et la vie qu’elle porte à l’avidité sans limites du capital financier. Elles nous disent : indignez-vous, oui, résistez, mais créez aussi, car c’est ainsi que la vie triomphera !

Elles confirment que la transformation de la société par le haut n’est pas possible sans une forte pression d’en-bas, non seulement parce que le pouvoir économique reste entre les mains du capital financier, mais aussi parce que l’appareil d’Etat, loin d’être un outil « neutre », est rattaché par toutes sortes de liens à la classe dominante intérieure et au capital international. La prise de contrôle de l’exécutif ne donne qu’une parcelle de pouvoir, même s’il peut s’appuyer sur une majorité parlementaire, en l’absence d’une base sociale mobilisée et prête à en découdre. Un tel gouvernement sera vite confronté au dilemme : servir de levier transitoire et de stimulant aux luttes sociales, ou se résigner à gérer l’ordre existant. C’est ce qui s’est passé aussi avec Syriza en Grèce.

Inversement, il ne faudrait pas « se laisser abuser par la chimère de construire une pluralités d’autonomies sociales sans un projet d’ensemble un tant soit peu centralisé »12. La sortie du capitalisme sera un processus complexe, combinant actions d’en bas et d’en haut, pour lequel il serait vain de chercher un modèle. A la question : comment s’engager dans une transition post-capitaliste et écosocialiste au XXIème siècle, Pablo Rojas Robledo, nous invite à penser à contre-courant, à l’opposé d’une « gauche contemplative, institutionnelle, administrative, une gauche d’aspirants fonctionnaires, une gauche sans révolte, sans mystique, une gauche sans gauche » 13. Cela vaut aussi pour l’écologie politique !

Malgré leurs nombreuses réalisations à l’échelle locale et les discours remarquables tenus à l’échelle nationale et internationale par Evo Morales, ces sociétés ne sont pas parvenues à s’extraire de l’influence du système économique dominant et de la place que le néo-colonialisme leur attribue comme producteurs de ressources primaires ; même le projet d’Alliance bolivarienne n’a pas pu se concrétiser. D’où souvent l’écart entre les paroles et les actes. Il n’empêche que l’Amérique latine a tenu une place importantes dans le développement du mouvement altermondialiste. Nous citions plus haut Porto Alegre, à trois reprises siège du Forum social mondial dans les années 2000 qui ont vu l’essor de ce mouvement. Ces forum ont porté sur la scène mondiale les concepts de « buen vivir » et de « Pacha Mama », comme visions alternatives du progrès humain.

Le « buen vivir » mêle à égalité le développement humain et celui de la nature et est porteur de pratiques horizontales, autogestionnaires et de vie communautaire. On peut le définir comme « une forme de plénitude de vie, d’être ensemble, à parité, en équilibre matériel et spirituel avec la nature, en symbiose avec les écosystèmes, l’eau, le soleil, les montagnes, les plantes, les insectes, les ancêtres »14. Il est donc plus large que notre traduction par « bien vivre » ou « mieux vivre », il renvoie à une alternative de civilisation et est à l’origine de l’écosyndicalisme15 et de l’éco-socialisme16.

En Equateur, la « Pacha Mama »17, qui puise elle aussi son origine dans les cultures andiennes, a été reconnue dans la Constitution de 2008 comme base des droits de la nature et la Bolivie adopte le 21 décembre 2010 une loi sur les droits de la Terre-Mère. Une plateforme bolivienne est à l’origine de la tenue du tribunal international pour la justice climatique en octobre 2009 à Cochabamba,18 lieu symbolique de la victoire de la « guerre de l’eau » contre une multinationale. C’est là encore que se tient, après l’échec de Copenhague, une Conférence internationale des peuples où le président Evo Morales développe une rhétorique de rupture avec le capitalisme19.

Cette promotion d’un modèle alternatif de développement apparaît cependant comme un double discours, alors que quelques mois plus tard la construction d’une route dans le parc naturel du TIPNIS devait susciter de puissantes manifestations. On voit bien apparaître ici aussi, sur les questions environnementales, les limites des gouvernements « progressistes » et l’étendue des tâches qui restent à accomplir face à la puissance des oligarchies internes liées aux firmes multinationales, qui n’hésitent pas, en Amérique du Sud et en Amérique centrale, à assassiner les militant.e.s écologistes qui menacent leurs intérêts20.

II – A propos du concept d’intersectionnalité et des rapports peuple/classe, signifiant vide/projet de transformation

Ces termes, de plus en plus utilisés aujourd’hui avec la diversification des mouvements sociaux, ont à voir avec la constitution du sujet de la transformation sociale . Ils méritent que l’on s’y arrête, ne serait-ce que rapidement, car ils sont omniprésents dans les débats.

La perspective intersectionnelle trouve son origine dans le courant le plus radical du féminisme africain américain, auquel on doit la mise en exergue de l’imbrication des différents systèmes d’oppression. Le concept d’intersectionnalité visait au départ le fait que les expériences et les luttes des femmes de couleur tombaient systématiquement dans les failles des discours féministes et antiracistes21. Il s’est étendu par la suite à toutes les formes de domination et d’oppression qui souvent se cumulent entre elles.

Avec le reflux des mouvements sociaux de classe et la montée de l’offensive néo-libérale, on a vu se développer une conception qui conduit à revendiquer l’indépendance de ces luttes, à les mettre toutes sur le même plan, limitant à peu de choses les « intersections » entre elles et leur lien avec le système capitaliste22.

Une telle conception rend difficile la convergence des luttes. Pour autant, l’idée qui a longtemps prévalu au sein du mouvement ouvrier, que ces formes d’oppression étaient la conséquence mécanique du capitalisme et qu’elles disparaîtraient avec lui, était profondément erronée, elle conduisait en réalité à mésestimer ces formes d’oppression (qui, au demeurant, ne se limitent pas aux sociétés capitalistes) et à affaiblir les luttes.

Si ces luttes ont leurs spécificités, il est important de s’intéresser à leur articulation avec la contradiction fondamentale qui caractérise nos sociétés, celle entre le travail salarié et le capital. Créer cette articulation est essentielle. Elle implique dans les luttes sociales – par exemple contre les réformes du code du travail ou des retraites – de se préoccuper en particulier de la situation de celles et de ceux qui subissent la double, voire la triple peine, en raison de leur sexe et/ou de leur origine. Inversement, les luttes contre le patriarcat et le racisme doivent prendre en compte la situation des classes populaires, qui subissent au premier chef les discriminations liées au genre et à l’origine, sous peine de les laisser de côté. C’est à ces conditions que pourra s’opérer l’articulation de ces luttes et se constituer le « bloc historique », qui sera le sujet de la transformation sociale. A défaut, la classe dominante ne manquera de jouer des divisions en montant les un.e.s contre les autres les opprimé.e.s, en attisant les nationalismes, en désignant des « privilégié.e.s » qui seraient mieux traité.e.s que les autres.

Le problème n’est donc pas de simplement soutenir les luttes des autres, il est de les faire siennes, en dépassant une vision étroitement corporative. C’est un appel à faire de la politique, à se poser en acteur à vocation hégémonique, pour reprendre les termes de Gramsci, et toujours, à se placer du point de vue des intérêts des classes populaires et des plus opprimé.e.s.

Venons-en au peuple. La fin du XXème siècle a été marquée par de grandes désillusions, avec l’échec des révolutions socialistes et le recul des mouvements de la classe ouvrière dans les pays avancés, éclatée et affaiblie par les transformations du capitalisme et par l’évolution des partis ouvriers vers le réformisme. Il a donc fallu chercher un autre acteur de la transformation sociale, et une autre stratégie pour la conduire. Ce fut le peuple. Non pas le peuple, conçu comme l’alliance des classes exploitées rassemblées par la lutte en un  «  bloc historique » autour d’un projet, mais le peuple « tout court ».

Le terme de peuple est ainsi utilisé aujourd’hui sans signification bien précise, et surtout sans le relier à un projet. Ainsi, le « peuple de l’écologie », cher à EELV, dont on ne voit toujours pas bien où il commence et où il finit. Ainsi, l’expression utilisée par les altermondialistes, des 99% contre les 1% qui monopolisent à leur profit les ressources de la planète. Ce concept est peu opérant, car s’il désigne un « adversaire », il ne prend pas en compte la réalité des sociétés, des rapports entre les classes, des formes de domination mises en œuvre par ces 1% pour s’assurer un soutien social beaucoup plus large que le petit groupe qu’ils représentent.

Ernesto Laclau et Chantal Mouffe ont théorisé cette notion de peuple, qui ne se réfère pas aux classes sociales, et ils ont proposé une méthode pour sa construction, à travers le concept du « signifiant vide », un symbole suffisamment général pour permettre le rassemblement le plus large contre un ennemi désigné. C’est ainsi qu’en Espagne Podemos a voulu construire le peuple en désignant comme ennemi « les élites » ou « la caste ».

Ce raisonnement, qui pourrait paraître séduisant par sa simplicité, me paraît soulever en réalité des questions redoutables pour l’action politique. Même si, comme pour Gramsci, le peuple n’est pas donné à l’avance et doit être construit, il me semble qu’il y a une différence de fond entre le « peuple » de Laclau et le « bloc historique » de Gramsci : le « peuple » de Laclau se construit par le discours, tandis que le « bloc historique » de Gramsci s’opère par un projet à visée hégémonique.

Je pense que la différence va plus loin encore. Le peuple et le « signifiant vide » de Laclau ont un lien avec sa réhabilitation du « populisme  de gauche », un courant qui apparaît aujourd’hui en Europe, avec Podemos – qui s’y réfère explicitement – et avec la France insoumise.

Mais pourquoi cela se produit-il maintenant et ici ? Je formule l’hypothèse que le succès de ce populisme résulte de la conjonction : 1) de la faillite des partis traditionnels de la gauche ; 2) d’une situation de montée de l’exaspération contre les gouvernements en place ; 3) de la faiblesse politique et idéologique des classes populaires, qui ne parviennent pas à produire leurs propres « intellectuels organiques ».

Ainsi, le populisme de gauche serait une situation transitoire, qui peut être dépassée par un véritable travail politique et d’éducation auprès des classes populaires, par le soutien aux initiatives qui produisent de l’émancipation, par la prolétarisation aussi de notre mouvement. C’est sans doute un travail de longue haleine. C’est la question qui nous est posée aujourd’hui23.

III – Stratégie pour une écologie politique de transformation

Construire un mouvement autonome et radical de l’écologie politique !

L’écologie politique est à la croisée des chemins. Traversée depuis longtemps par plusieurs courants, le capitalisme « vert », la sociale écologie et l’écologie de transformation. Ces courants ne sont pas une spécificité française, on les retrouve à peu près partout en Europe et à l’échelle internationale.

La crise de nos sociétés induite par un capitalisme mondialisé à bout de souffle accroît les contradictions et oblige chacun.e à choisir son camp. Certain.e.s ont choisi celui d’Emmanuel Macron. Restent deux voies en lice, qui traversent EELV et qu’on retrouve aussi dans les partis de « gauche » et parmi les militants actifs de nombreux mouvements et organisations, dans lesquels s’est développée une sensibilité écologiste au cours des dernières années. L’accélération du changement climatique et ses conséquences dramatiques pour les populations, la disparition à une vitesse inouïe des espèces vivantes, les pollutions de toutes sortes qui tuent en toute impunité pour leurs responsables, etc. ont éveillé cette conscience et, disons-le, l’action des Verts puis d’EELV y a aussi contribué.

Certains pensent que le capitalisme peut être réformé et être rendu acceptable, que le travail mené dans les institutions, joint aux pressions populaires parviendra à le rendre plus vertueux, en l’encadrant par des règles que les Etats ou l’Union européenne feront respecter. C’est, au fond, la vieille posture de la social-démocratie. Pour l’écologie de transformation, c’est le système, devenu incompatible avec la vie sur notre planète, qu’il faut changer, et l’objet de ce texte est d’esquisser ce que pourrait être la stratégie pour y parvenir.

Quelle seraient,alors, pour l’écologie radicale, les axes d’une stratégie ? Il me semble qu’on pourrait la résumer comme ainsi :

– soutenir la construction de territoires alternatifs autogérés et ouverts sur le monde – car il ne s’agit pas de retourner aux villages d’antan et aux querelles de clocher – illustrant le fait qu’un autre autre monde est possible et désirable

– utiliser les institutions comme un levier de l’action politique, portant la parole des exploités et des opprimés par le système et appuyant le développement de l’auto-organisation des masses

– construire un parti – mouvement, à l’image de la société que nous voulons, ferme idéologiquement, qui pourra impulser ces actions et mener la « guerre de position » contre la classe dominante

Et surtout, penser toujours « international », car nous affrontons un système lui-même international, et nous partageons les mêmes intérêts que les peuples qui luttent, un peu partout dans le monde, pour leur émancipation, nous avons besoin d’eux comme ils ont besoin de nous, et nous avons, nous aussi, beaucoup à apprendre de leurs expériences, ce que nous faisons trop peu.

Construire des territoires alternatifs

Il s’agit à la fois de montrer qu’un autre monde est possible et – le « et » est important – de renforcer la capacité d’agir des habitant.e.s, et d’abord celle des classes populaires. Cette proposition s’inspire de la notion de « pouvoir populaire » d’Amérique latine ; elle va au-delà des actions habituelles mises en oeuvre dans les territoires en transition, en les portant aussi loin qu’il est possible, et en insistant sur une démarche « par en bas ». L’exemple de Notre Dame des Landes, né à l’occasion d’un conflit, est un embryon de ce que cela pourrait être, avec évidemment ses limites, un territoire alternatif, qui se constitue et se structure grâce à la construction d’un rapport de forces, qui doit être en permanence entretenu.

Les « tables de quartiers», réunissant les associations et les collectifs organisés à l’échelle du quartier de la politique de la ville, soutenues par rapport Bacqué-Mechmache, s’inscrivent dans cette logique d’ « empowerment », favorisant dans les quartiers populaires des démarches alternatives. Il n’est pas surprenant qu’elles n’aient pas suscité d’enthousiasme du côté des élus, soucieux de conserver la main sur les processus de participation.

Un territoire alternatif, cela implique des transformations majeures, dont les habitants doivent s’emparer. L’écologie sociale ouvre un champ très vaste pour les expérimentations de sortie des rapports de production dominants, qu’il s’agisse d’appropriation collective des moyens de production et d’auto-gestion dans l’intérêt de la collectivité, des formes d’échange en monnaie locale non capitalisable et favorisant les échanges et le développement de services à la personne de proximité, de gestion collective des biens communs.

Les élus peuvent s’inscrire dans cette perspective, en ouvrant des espaces de délibération sur les politiques municipales et les services collectifs, en démocratisant le pouvoir (contrôle par en bas, rotation et révocabilité des élu.e.s, fin de la professionnalisation de la politique). L’objectif est de faire de ces territoires des vitrines de ce que pourrait être une société libérée du capitalisme, de développer des échanges entre eux à travers la construction de réseaux.

Ces différents cas de figure peuvent se présenter dans la situation actuelle, selon la force du mouvement populaire qui permettra, dans certaines circonstances, de se rapprocher des expériences de « pouvoir populaire » . Ces expériences doivent se multiplier, se coordonner entre elles dans un mouvement plus vaste. Mais, dans tous les cas, ces expériences se heurteront à des limites, car aucun territoire n’est isolé, le capitalisme a envahi tous les aspects de la vie sociale et le pouvoir local est fortement contraint par l’Etat.

J’insiste à nouveau sur le fait que cette approche locale ne saurait signifier un repli sur soi, qui tournerait vite à la xénophobie et au rejet de l’étranger. L’agir local, penser global, doit aller de pair avec l’agir global, dans un esprit internationaliste, car nous sommes des citoyen.ne.s du monde. Prenons exemple sur les territoires qui accueillent des réfugiés, en bravant la répression du gouvernement et de sa police.

Utiliser les institutions comme leviers

L’écologie de transformation nous invite à nous interroger sur notre action au sein des institutions. Si nous voulons vraiment changer la société, notre participation aux institutions doit, non seulement améliorer les conditions de vie des gens, et d’abord des classes populaires – cela, nous y travaillons déjà – mais aussi appuyer les initiatives qui s’opposent à la logique du système et favorisent le niveau de conscience et le pouvoir d’agir des exploités et des opprimés. Nous devons y porter la parole des exploités et des opprimés et, dans la mesure du possible, transformer ces institutions en favorisant un contrôle citoyen.

Notre participation permet aussi, depuis l’intérieur de l’institution, de montrer le comportement des autres partis politiques, d’expliquer les limites de l’action locale, le caractère tronqué de la démocratie qui laisse le peuple le plus souvent à l’écart des projets et des décisions importantes, d’en faire autant d’occasions de déconstruire l’idéologie dominante. Cet aspect de notre action d’élu est essentiel. Évidemment, notre discours sera d’autant plus crédible que nous saurons répondre aux attentes de la population. Nous devons créer et soutenir, partout où c’est possible, des espaces de démocratie et favoriser l’autogestion. Mais ne doutons pas qu’à un certain stade, nous nous heurterons à de fortes résistances de la part des autorités de l’Etat.

Les expériences de « pouvoir populaire » en Amérique du Sud et en Espagne ont des points communs avec le « municipalisme libertaire » de Bookchin, visant à créer un contre-pouvoir à partir de municipalités de taille réduite et en s’efforçant de les organiser en confédérations. Il ne s’agit pas de prendre simplement les mairies telles qu’elles existent aujourd’hui en tant qu’éléments de l’appareil d’Etat mais, à l’instar de la commune de Paris, de mettre en place un système de démocratie directe, où les délégations sont révocables et les mandats impératifs, et en mettant fin à la professionnalisation du mandat politique.

Le projet de Bookchin est celui d’une écologie sociale, libertaire et anticapitaliste , la commune devenant le lieu d’une émancipation sociale, politique et culturelle repoussant toutes les formes de domination. Sa force est de porter un projet global, permettant de nourrir un nouvel imaginaire collectif, allant plus loin que des démarches partielles, telles que ici des jardins autogérés, là des monnaies locales ou la gratuité, voire des démarches plus larges comme celles des territoires en transition, facilement récupérables par le capitalisme. C’est là où l’on peut s’inspirer du « buen vivir » et de l’éco-socialisme.

Les municipales de 2020 sont l’occasion de présenter des projets de rupture, portées par des listes citoyennes, comme l’a tenté Podemos avec succès.

Faire de la politique, partout

La vieille idée réservant la politique au parti et limitant l’action des organisations issues de la société civile à la défense économico-corporative de groupes sociaux doit être abandonnée. Elle est à la fois pernicieuse et correspond de moins en moins à la réalité. On ne voit tous les jours. Certaines organisations, comme ATTAC, font plus et mieux de politique que bien des partis, dont toute l’action est tournée vers les élections. Oui, il faut re-politiser les mouvements, ce devrait être l’un des sens du travail dans les syndicats de salariés. Il ne s’agit évidemment pas de revenir à la conception de la « courroie de transmission ». Mais rappelons-nous, la CGT à ses débuts avait inscrit dans ses statuts l’abolition du salariat.

Cette politisation est la hantise de la classe dominante, il n’y a qu’à voir avec quelle hargne elle réagit à l’égard de grèves qui débordent du champ corporatif et expriment la solidarité entre les salariés24. C’est aussi le meilleur moyen d’oeuvrer à la « convergence des luttes », qui n’est pas la somme des intérêts corporatifs de chacun mais la conscience d’un projet commun.

Cette convergence ne se fera pas par des appels volontaristes, elle nécessite un véritable travail politique. Demandons-nous pourquoi un mouvement comme Nuit-Debout n’est pas parvenu à établir les liens avec les jeunes des banlieues ? Ou encore pourquoi l’écologie politique, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, a tant de mal à être entendue dans les milieux populaires ? Simplement parce que, issus pour l’essentiel des classes moyennes, nous nous plaçons du point de vue de nos propres préoccupations et pas du point de vue des classes populaires, de leur vie, de leurs problèmes, de leurs attentes, et nous sommes donc inaudibles. L’écologie de transformation ne peut être que populaire.

En tant que parti, nous avons vocation à couvrir tous les champs de la vie sociale. Cela nous donne un rôle particulier, que nous ne pouvons remplir qu’en restant en permanence « branchés » sur le mouvement de la société, à son écoute, lui renvoyant ses idées, après les avoir élaborées. Cette action, permanente, est au moins aussi importante que le travail que nous pouvons faire dans les institutions.

La légitimité et la reconnaissance que nous aurons dépendra de notre capacité à assurer cette fonction, sans prétendre « diriger ». D’ailleurs, la « direction » ne se proclame pas, elle se constate. Elle existe du fait qu’à un moment donné nos analyses, nos mots d’ordre, sont en phase avec les sentiments des masses comme l’expression de leur volonté et un moyen d’aller de l’avant. Nous serons entendus grâce à la justesse de nos idées, à la confiance que nous inspirerons par notre conduite et l’utilité de notre travail. Saisir chaque occasion pour déconstruire le discours dominant, travailler au dépassement des contradictions entre les mouvements, construire un « commun » pour l’émancipation en recherchant les moyens d’articuler les luttes (afin de renforcer l’unité), contribuer à renforcer la conscience de celles et ceux qui luttent.

Construire un mouvement politique

EELV a voulu être un parti « pas comme les autres ». Ce fut une belle ambition. Aujourd’hui, nous avons perdu cette aura éphémère, qui sera difficile à retrouver. Nous sommes devenus un parti « du système » comme les autres, ni meilleur, ni pire. La démarche de refondation d’EELV à travers les « assises » ne réussira que si nous poussons jusqu’au bout le bilan de nos échecs. Nous ne nous « refonderons » pas sans changer nos fondations ! Une fusion avec le mouvement M1717 de Benoît Hamon nous ferait repartir comme avant, après avoir mis la poussière sous le tapis : il n’y a plus de place aujourd’hui pour un courant de sociale écologie, à un moment où la crise organique du capitalisme renforce toutes les contradictions du système et conduira chaque camp à se radicaliser !

J’ai proposé dans un texte antérieur quelques pistes pour l’organisation d’un parti se réclamant de l’écologie de transformation. Je n’y reviens pas ici. Cette écologie de transformation n’a pas encore son parti politique, même si elle existe au sein d’EELV, dans d’autres organisations politiques de la gauche radicale et dans des mouvements sociaux écologistes, altermondialistes, féministes, antiracistes et, sans doute plus qu’on ne le croit, dans toute une société qui résiste au quotidien et qui ne nous attend pas pour créer, à son niveau. C’est nous qui sommes en retard, et pas la société !

Jean Lafont
Novembre 2017

Et que vive l’écologie politique !

 Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». C«’est ainsi que Marx commençait son « 18 Brumaire de Louis Bonaparte ». Se pourrait-il que des événements plus petits, à l’échelle d’EELV, puissent aussi se répéter de la sorte ?

Rappelons-nous ces dernières années. 2012 avait commencé en fanfare, avec deux ministres et des groupes parlementaires et, quelques années plus tard, nous connaissions notre Bérézina.

Notre congrès de 2016 a pris alors de bonnes résolutions : fini le vain espoir d’écologiser le PS, construisons une écologie indépendante ancrée dans la société, et assez solide pour faire jouer des rapports de forces avec les autres partis !

Patatras ! Cette résolution, dont on sentait bien que tous ne la partageaient pas avec la même conviction, a vécu ce que vivent généralement les résolutions de nos congrès, l’espace d’un été. Il est vrai que le bilan de 2012 avait été vite expédié : le passé, c’est le passé, nous avons fait, sans doute, quelques erreurs, c’est vrai, mais n’en parlons plus, regardons plutôt l’avenir !

L’avenir a fini par arriver. On avait déjà senti quelques flottements au moment de désigner nos candidat.e.s aux législatives, lorsque la majorité de notre BE envisageait de reporter tout cela après les résultats de la primaire socialiste. J’avais eu l’occasion de m’en ouvrir dans le billet d’humeur que j’avais publié au débat de cette année. La victoire de Benoît Hamon a été le tournant, où la machine s’est mise en marche.

Entendons nous-bien. J’ai souhaité et je souhaite encore, comme la grande majorité d’entre nous, cet accord à trois, que veulent nos sympathisants et nombre de déçus du quinquennat qui s’achève, qui avaient voté Hollande en 2012. Cette alliance, en effet, était l’espoir, certes ténu, de reprendre la main, il était juste de la tenter. L’espoir était ténu, pas seulement pour des raisons d’égos, comme certains veulent le faire croire, mais pour des raisons profondes, car le camp de la gauche et des écologistes est traversé par des profondes contradictions, aiguisées par la période que nous traversons, entre celles/ceux qui se contentent d’accompagner la mondialisation libérale, et celles/ceux qui veulent rompre avec elle, et construire l’alternative qui va engager la transition écologique et sociale.

Oui, le discours de Hamon est sympathique ; oui, il reprend de nombreuses propositions écologistes ! Mais le programme, c’est beau ; ce n’est pourtant qu’un « chiffon de papier » sans les forces pour le mettre en œuvre. Peut-on oublier ces années de gouvernement PS, où tout y est passé en matière de trahison, non seulement des promesses, mais des valeurs qui étaient celles de la gauche. Cette politique a été soutenue sans sourciller par le PS et par la grande majorité de son groupe parlementaire (et par une partie du nôtre!).Et la plupart de ces gens, ministres, parlementaires, sont déjà réinvestis pour la prochaine mandature. Il faut être naïf, ou malhonnête, pour soutenir que les engagements du candidat Hamon, pour sincères qu’ils puissent être, seraient mis en œuvre si, par un miracle, Hamon était élu. Il n’a pas voulu, et il ne pouvait pas, rompre avec ses opposants, que l’on n’entend guère en ce moment, car il flairent encore le vent pour voir comment il va tourner.

Cette contradiction au sein de la gauche (et des écologistes) est profonde, et c’est bien la raison principale qui rend improbable la grande alliance électorale aujourd’hui. Nous ne sommes pas en 1936, poussés par les grandes mobilisations populaires. Et combien d’ouvriers et de petits employés votent aujourd’hui à gauche ou écologiste ?

Je parlais de farce tout à l’heure. Elle vise la triste pièce que nous joue depuis plusieurs semaines nos dirigeant.e.s, pour nous conduire une nouvelle fois, à la remorque du PS dont, à vrai dire, nous n’avions pas encore vraiment décroché. A chaque fois, nous sommes appelés à voter sur des décisions déjà prises et largement relayées par les media – je ne reviens pas sur les conditions sur lesquelles d’autres de sont exprimé sur nos listes. Les instances légitimes du parti comme le Conseil fédéral, est tenu à l’écart, son autorité est bafouée. Certes, notre secrétaire national n’est pas Napoléon le petit, mais c’est ainsi que dans le parti qui se veut le plus démocratique de France on n’hésite pas à envoyer à la poubelle l’orientation stratégique du Congrès et à casser EELV. Eh oui, l’époque est décidément bien petite.

C’est pourquoi je voterai NON dans ce simulacre de vote. Un NON résolu, mais pas désespéré, car l’écologie n’est pas morte, elle survivra à ce qui n’est que des turbulences à l’échelle de l’Histoire. Vive l’écologie politique !

Audition du préfet de police par le conseil régional d’Ile-de-France

Audition de Bernard BOUCAULT, Préfet de police
mon intervention

Monsieur le préfet de police,

Votre rendez-vous annuel avec la Région intervient dans un contexte difficile – difficile pour nos concitoyens en proie de plus en plus à l’insécurité sociale, difficile pour notre société en mal de dessein collectif et où l’on voit se développer des tendances au repli et au rejet de l’autre, une situation qui me fait penser à la formule de Gramsci « l’ancien se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Des évènements graves sont intervenus ces derniers mois, qui mettent en danger notre pacte républicain. Agressions de femmes voilées à Argenteuil, attaques honteuses contre notre garde des sceaux avec en arrière-plan la résurgence de théories raciales du XIXème siècle que l’on croyait oubliées, banalisation du racisme anti-musulman depuis la création du ministère de l’identité nationale.

Dans ce contexte, la « tolérance zéro » à l’égard des actes racistes, la lutte résolue contre la xénophobie et les pratiques du bouc émissaire, sont des impératifs pour continuer à faire société. Ne pas mener aujourd’hui la bataille idéologique prépare les défaites politiques de demain.

Nous parlons aujourd’hui de l’Ile-de-France, et j’y reviendrai plus précisément tout à l’heure, mais s’agissant du thème de la sécurité, il paraît difficile de ne pas s’arrêter un moment sur les politiques nationales qui intéressent au premier chef le territoire francilien, tant elles pèsent sur le contexte social.

Dans le bon sens, d’abord: la régularisation en 2013 de 46.600 étrangers, moitié plus que dans les années précédentes ; l’octroi facilité de la nationalité française; la suppression des barrières qui empêchaient la recherche d’emplois en France des étudiants étrangers; l’inflexion de la politique de prévention de la délinquance, avec le redéploiement des crédits du Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD) en faveur de la jeunesse, avec une réduction significative de la part de la vidéosurveillance.

Mais nous sommes malheureusement très loin du compte. La promesse présidentielle du droit de vote des étrangers aux élections locales est, une fois de plus, oubliée. L’arrêt des contrôles au faciès – sujet très sensible pour les jeunes des quartiers populaires – est renvoyé à l’élaboration d’un code de déontologie. Et que dire des Roms – déjà stigmatisés par le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy en 2010 – qualifiés aujourd’hui par un ministre « d’inintégrables » et expulsés de leurs camps sans même, dans bien des cas, que soit appliquée la circulaire d’août 2012, selon le défenseur des droits, Dominique Baudis? J’ajouterai l’attitude très restrictive à l’égard des demandeurs d’asile, dans une Europe du « chacun pour soi » qui pense se protéger en s’entourant de murs. Enfin, rien n’a changé pour les conditions de régularisation des jeunes majeurs étrangers scolarisés, conduisant nombre d’entre nous à poursuivre avec RESF les parrainages entrepris sous les gouvernements de droite. Le 30ème anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 suscite depuis quelques temps de nombreuses initiatives, qui rappellent l’actualité et l’acuité des problèmes, 30 ans après.

J’arrête là mon énumération déjà longue, en souhaitant que par votre intermédiaire ces propos soient rapportés au gouvernement, tant j’ai la conviction – et c’est celle du groupe EELV – qu’au delà de la défense des valeurs de gauche, une politique ouverte est bénéfique pour notre pays, y compris sur le plan économique – et là aussi il faut combattre la désinformation.

J’en viens à des sujets plus spécifiquement franciliens.

Vous nous avez donné tout à l’heure des chiffres sur la mise en oeuvre par l’État de ses engagements dans le cadre de la convention sur les commissariats. La présence de travailleurs sociaux, de médiateurs, participe au bon accueil des victimes, et permet aussi d’apporter des réponses à des situations qui ne relèvent pas d’un traitement pénal. Pour certains actes délinquants, des petits mais parfois de très graves, il n’y a pas de dépôt de plainte. Avez-vous des éléments qui permettraient d’évaluer l’impact de la présence de ces travailleurs sociaux sur les taux de déclaration?

Je voudrais aussi évoquer la question de la sécurité dans les transports franciliens, à laquelle la Région est très attachée. Vous avez d’ailleurs été auditionné à ce sujet par le conseil d’administration du STIF, il y a quelques mois. La Région travaille actuellement à une évaluation de la politique qu’elle mène avec le STIF et les opérateurs de transport en la matière, et je voudrais par votre intermédiaire remercier la brigade des réseaux ferrés, pour les échanges constructifs que nous avons dans la commission que je co-préside, où notre préoccupation se porte en particulier sur la mobilisation des moyens humains, avec une attention particulière aux réseaux de surface de la grande couronne et aux pôles multimodaux.

Enfin, alors que le projet de loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine vient en débat à l’Assemblée Nationale, le groupe EELV serait intéressé à connaître vos réflexions sur l’application en Ile-de-France de la convention d’objectifs entre le ministre de l’intérieur et le ministre délégué chargé de la ville concernant son volet sécurité et tranquillité publiques.

Je vous remercie de votre attention.

Petits commerces: L’UMP poursuit l’exploitation du filon de la sécurité et de la peur

Mon intervention au conseil régional d’Ile-de-France sur la « niche » de l’UMP: sécuriser les petits commerces et les services de proximité

Mes chers collègues,

Le rapport que le Mouvement Populaire nous invite aujourd’hui à voter a trait une nouvelle fois aux questions de sécurité. Il appelle notre région à étendre la politique qu’elle mène en matière de prévention et de sécurité aux petits commerces et aux services de proximité, pour l’essentiel en finançant l’installation de caméras de vidéosurveillance.

Le groupe EELV – Les Verts ne méconnait pas les difficultés auxquelles sont confrontées ces professions et considère que la collectivité a un devoir de protection envers elles, comme envers tout citoyen.

Nous nous demandons pourtant si tel est bien l’objet de votre rapport, qui nous paraît davantage inspiré par une volonté d’instrumentaliser des situations en effet inacceptables, afin de critiquer la politique de la majorité régionale, que par un souci de proposer des réponses réellement opérantes. Nous avions pris l’habitude, il est vrai, ces dernières années, lorsque vous étiez au pouvoir, de ces lois de circonstance prises en réaction à des évènements.

Avant d’en venir au fond du problème, je voudrais souligner l’usage orienté que vous faites des statistiques de la délinquance enregistrée pour démontrer une prétendue explosion générale de la délinquance depuis le changement de majorité nationale. L’Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales lui-même souligne « la méprise que représenterait l’assimilation de la délinquance enregistrée à la délinquance commise » et rappelle que « l’enquête de victimation est la pierre angulaire du dispositif de mesure de la fréquence des phénomènes de délinquance, car elle révèle les évolutions (et pas seulement les faits portés à la connaissance) et permet de repérer les pratiques d’enregistrement non conformes ». De plus, comme vous le savez, des ruptures statistiques sont intervenues depuis 2012 dans l’enregistrement des crimes et des délits, ce qui rend audacieuse la comparaison des données d’une année sur l’autre. Plus de prudence aurait donc été de mise, avant d’énoncer une conclusion aussi péremptoire.

Vous présentez encore la sécurité comme un facteur central de désertification de certains territoires en commerces et en services. Il y a bien d’autres causes plus importantes à cela, à commencer par le départ de services publics sous l’effet des politiques de rationalisation financière menées avec ardeur par l’ancienne majorité.

La démonstration se poursuit par une critique de l’action de la région Ile-de-France, dont le bilan serait « décevant ». Mais votre analyse est un peu courte, puisqu’il n’y est question que de dépenses d’investissements. Or, ce n’est qu’une partie de la question.
Le rapport-cadre de février 2012, auquel le groupe EELV a largement contribué, a étendu l’action régionale dans plusieurs directions importantes, qui sont pleinement dans son rôle: le développement et la professionnalisation de la médiation, comme mode privilégié de résolution des petits conflits de la vie quotidienne, et donc porteuse de vivre ensemble; le partenariat avec les collectivités locales, à travers une aide aux diagnostics, dans une démarche participative avec les populations et orientée vers la résolution de problèmes; la lutte contre les violences envers les femmes.

La doxa de la vidéosurveillance, qui a marqué la politique de la droite ces dernières années, au point de représenter 60% des interventions du Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD) et de se traduire parfois par des injonctions aux maires, a montré ses limites. Contrairement à ce que vous affirmez, la vidéosurveillance, selon les lieux ou elle est installée, a peu, voire pas, d’efficacité pour prévenir ou dissuader les actes délinquants, elle constitue d’abord une aide à la police pour l’élucidation. Retrouver les coupables, c’est bien, mais empêcher qu’il y ait des victimes, c’est mieux.

Nous aurons l’occasion d’en reparler dans le domaine des transports, où les travaux menés au sein du Comité de suivi et d’évaluation mis en place l’an dernier conduisent à penser que, toute idéologie mise à part, les priorités devront aller à l’avenir au renforcement de la présence humaine, à la mobilisation, à la qualification et à la coopération de tous les acteurs, à la qualité de la conception et de la gestion des espaces, si l’on souhaite améliorer la sécurité et faire enfin baisser le sentiment d’insécurité, qui se maintient à un niveau élevé depuis 2001, début des enquêtes de victimation de l’IAU.

Le groupe EELV fait siennes les préconisations du Manifeste d’Aubervilliers et Saint-Denis, issu de la conférence internationale de décembre 2012 du Forum européen pour la sécurité urbaine (EFUS), qui a réuni plus de 900 participants issus de 200 villes, de 40 pays et de cinq continents. Ces participants ont tenu à réaffirmer, en se fondant sur des éléments objectifs, que les politiques sociales de prévention sont particulièrement efficaces dans la lutte contre la violence et la criminalité, et que la prévention est moins coûteuse non seulement du point de vue économique mais aussi social. Ce choix est aussi un choix de société pour la construction d’un monde ouvert, pour une sécurité considérée comme un bien commun, basé sur le respect des droits fondamentaux.

Oui, les petits commerces et les services de proximité ont le droit de travailler en sécurité. Mais ce n’est pas par les moyens que vous préconisez, c’est d’abord par davantage de présence humaine. Ce n’est d’ailleurs pas la vocation de la Région que de financer de manière générale des équipements privés, dont on voit au demeurant sur plusieurs exemples que vous citez qu’ils n’ont pas d’effet préventif ni dissuasif.

Au côté – et en coordination avec – les actions qui relèvent de la responsabilité propre de l’État, la vocation de la Région est de contribuer au renforcement de la prévention. Elle en dispose des outils, qui ne demandent qu’a être développés:
– les diagnostics territoriaux, qui permettent l’élaboration concertée dans le cadre des Comités locaux pour la sécurité et la prévention de la délinquance (CLSPD) ou des Comités intercommunaux (CISPD) de stratégies locales articulant prévention/dissuasion/répression en fonction des contextes particuliers des territoires
– ses politiques de prévention et de médiation, sans parler de ses autres politiques en amont qui ont aussi un caractère préventif

Vous avez compris que le groupe EELV ne votera pas votre rapport. Celui-ci n’apporte pas de réponse efficace au problème qu’il prétend résoudre. Mais aussi, et peut-être surtout, par sa présentation polémique, il apparaît d’abord comme une tentative de poursuivre encore et toujours l’exploitation du filon de la sécurité et de la peur.