La lutte contre le changement climatique est une lutte pour l’émancipation

       Les catastrophes climatiques et l’hécatombe des espèces vivantes, visible à l’échelle d’une vie humaine, s’invitent dans tous les journaux télévisés. Les rapports du GIEC sont de plus en plus alarmants. Les +1°C sont déjà dépassés, tandis que les émissions de gaz à effet de serre (GES) continuent d’augmenter dans le monde. L’objectif +1,5°C de l’Accord de Paris en 2015[1] ne pourrait être tenu que par une réduction de 7,6% par an des émissions, une gageure en l’absence de signes de ralentissement. Un discours anxiogène se répand, face à l’inaction des gouvernements face au capitalisme mondialisé, que seul le virus semble pouvoir freiner.

       Comparées aux Etats qui considèrent qu’« après moi, le déluge », la France et l’Union Européenne se posent en bons élèves . La France a sa Stratégie Nationale Bas Carbone, l’Union européenne vient de publier son Green Deal. Mais, au regard de la situation, les actions annoncées sont modestes et trop lointaines, et on attend les réalisations concrètes[2].
       Car la réalité, c’est les 127 milliards de dollars de subventions[3] en 2018 aux industries fossiles, les banques qui rechignent à désinvestir[4] des énergies fossiles, la ratification du CETA par l’Assemblée Nationale, la relance du nucléaire en France sous prétexte de lutter contre le changement climatique, le feu vert donné à la construction de l’autoroute du Chablais[5], le renvoi sine die par Macron de l’interdiction du glyphosate – et la tentative, heureusement avortée, d’imposer une taxe carbone aux prisonniers de l’automobile, tout en épargnant les grands pollueurs.


                                                               ***

       Face à cette hypocrisie, on voit surgir de multiples appels. Ainsi en 2018 le « pacte social et écologique » de Laurent Berger, Nicolas Hulot et de 19 associations, qui s’inscrit dans une ligne réformiste d’accompagnement du système. Ainsi divers Green New Deal depuis une dizaine d’années, « oscillant entre une modernisation du capitalisme par des politiques climatiques et une rupture avec les traditions fossiles et productivistes héritées du 20e siècle »[6].
       Mais si le système capitaliste a montré, au cours de son histoire, sa capacité à se réformer, sa nature productiviste n’a pas changé, c’est sa caractéristique profonde qui le pousse à croître sans limites, ce qui est incompatible avec notre monde fini. On ne peut pas non plus s’appuyer sur les Etats, les bras armés du capital financier, pour piloter « par en haut » la nécessaire transformation écologique de nos sociétés. Cette situation d’urgence donne une grande responsabilité au mouvement social.
   
       Changeons le regard. Ce qui nous arrive aujourd’hui, c’est un bouleversement majeur. Comme le dit Bruno Latour, « aucune civilisation n’a affronté une mutation écologique aussi profonde ». On ne pourra pas y faire face avec les cadres de pensée et les valeurs du passé, ceux du système qui nous a conduits à la situation que nous connaissons. Il faut dépasser la peur qui saisit aujourd’hui nombre d’entre nous, notamment parmi les jeunes, face à perspective d’entrer dans un monde inconnu. Et pour cela, donner un horizon « désirable » à la lutte climatique, être acteur du changement au lieu de le subir, en faire un projet d’émancipation.

        Le mouvement des Gilets jaunes apporte des éléments de réponse. En occupant les ronds points, les invisibles ont retrouvé la dignité que la société leur refuse ; la lutte se poursuit, plus d’un an après. Comme souvent, les femmes y jouent un rôle important, faisant aussi avancer la cause de l’égalité. A une écologie trop marquée par la prédominance des classes moyennes ++ des centres-villes, les Gilets jaunes ont montré une autre voie, celle de l’écologie populaire.

        Ils/elles ont dit « pas de transformation écologique sans justice sociale », en mettant en lumière la dépendance à la voiture ; la fermeture des services publics, la difficulté à se soigner ; les revenus insuffisants ; le cadre de vie dégradé, l’exposition aux pollutions, la « malbouffe »… et le manque de considération.
       Organisé.es en assemblées démocratiques, ils/elles ont, dans le même temps, revendiqué fortement leur qualité de citoyen.nes, rappelant que le « peuple » était le dépositaire du pouvoir.


                                                                 ***

       Fini de subir, c’est le temps d’agir ! Le salut ne viendra pas d’en haut. Les revendications des Gilets Jaunes ont une dimension à la fois sociale et environnementale, associent justice sociale et lutte pour le climat, s’érigent contre le « travailler plus » et la dégradation de la qualité de vie, cet avenir que nous prépare le capital.

       Cette voix de l’écologie populaire, qui surgit du peuple, montre une alternative aux calculs des financiers : celle de la coopération et de la solidarité, du partage du travail, du plaisir d’agir ensemble, de se réapproprier sa propre vie, d’avoir le temps de participer aux affaires de la cité. Dans une société débarrassée du règne de la marchandise, où le « PIB » ne sera plus considéré comme le thermomètre de la bonne santé sociale[7], et où la gratuité prendra une place croissante.

       Cet horizon appelle à la convergence des luttes, en soulignant ce qu’elles ont en commun et peut les réunir : il relie étroitement dans le « bien vivre » défenseur.es du climat, salarié.es exploité.es et précarisé.es, habitant.es des banlieues populaires et des périphéries.

       Ce combat est aussi mené à l’échelle locale, où les idées municipalistes progressent et ont suscité des listes s’en réclamant qui, quelle que soit leur réussite, se poursuivront dans des assemblées citoyennes.

       Au niveau national, des volontés de convergence se dessinent entre les différents mouvements – climat, retraites, gilets jaunes – mais nous sommes encore bien loin du compte. Nous avons encore besoin de rencontres, de débats, de mélanges dans les manifestations, car les classes sociales qui participent à ces mouvements n’ont pas les mêmes conditions d’existence et partant la même vision du monde.
       Souvenons-nous de mai 68, où la convergence entre la classe ouvrière et la petite bourgeoisie radicalisée n’a pas pu s’opérer, et une grande partie de cette dernière est alors retournée dans le giron de la bourgeoisie pendant de longues années. Les grands mouvements sociaux ne se produisent pas souvent, ne ratons pas aujourd’hui le rendez-vous !

       C’est l’enjeu stratégique pour le mouvement social, qui devra savoir réunir « fins de mois » et « fin du monde » dans un même combat !

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[1]L’objectif, oui, mais les engagements volontaires des pays conduisent, eux, à une hausse de 3,2°C
[2]Et d’ailleurs, la France n’est pas si « vertueuse ». Si l’empreinte carbone par habitant en France est de 6,4 Tonnes équivalent Carbone en 2018, elle passe à 11,2 tonnes lorsqu’on prend en compte les importations, et ce dernier montant est supérieur à celui de 1995 – miracle de la mondialisation. Source : rapport SNBC 2019.
[3]Pour les Etats du G20
[4] D’après le rapport d »OXFAM et des Amis de la Terre, les émissions de GES issues des activités de financement des principales banques françaises dans le secteur des énergies fossiles représentent plus de 2 milliards de tonnes d »équivalent carbone, soit plus de 4 fois les émissions de la France !
[5]Autoroute qui sera concurrente du RER transfrontalier. La ville de Genève a décidé de recourir contre ce projet
[6]Pour leur analyse, voir « Green New Deal : un nouveau pacte pour le capitalisme ou pour les peuples et le climat ? »
20 janvier 2020, par Vincent Gay
[7]L’espérance de vie aux Etats-Unis commence à stagner depuis 2010 avant de décliner à partir de 2014 chez les hommes. in La baisse de l’espérance de vie aux États-Unis depuis 2014 par Magali Barbieri, Population & Société 2019/9

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