Retraites : Au peuple de prendre la parole pour dire quelle société il veut !

La Sécurité sociale, un système progressiste, fondé sur la solidarité, percuté par le tournant libéral

Rappelons-nous. C’était au lendemain de la Libération, le rapport de forces était favorable à la classe ouvrière, face à un patronat disqualifié par la collaboration. C’est dans ce contexte que naît notre système de Sécurité sociale issu du programme du Conseil National de la Résistance. Progrès majeur dans l’organisation de la solidarité, il a largement contribué au « mieux vivre » de la population dans les décennies qui ont suivi.

Un tournant majeur, en particulier, pour les personnes âgées, pour lesquelles la cessation du travail signifiait souvent, jusque là, l’entrée dans une vie de privations. Il reposait – et repose encore – sur un principe de solidarité inter-générationnelle, un contrat dans lequel les retraites des vieux étaient payées par les actifs, tandis que les salarié.e.s âgé.e.s laissaient leur place sur le marché du travail aux nouvelles générations. Ce système, progressif, s’accompagnait de la transformation d’une partie des gains de productivité en réduction du temps de travail, tant pendant la période active qu’en permettant un départ à la retraite plus précoce.

La mondialisation libérale commencée dans les années 1980 a changé profondément la donne. Par l’instauration d’un chômage systémique, la mise en concurrence des salarié.e.s des différents pays, elle a modifié profondément le rapport des forces entre le capital et le travail. La libre circulation des capitaux, la suppression des barrières commerciales, ont ouvert la voie à la fraude fiscale massive, légale à travers l ‘« optimisation » fiscale par le jeu des filiales, illégale avec les paradis fiscaux, mais très rarement sanctionnée – cette dernière étant estimée en France à 100 milliards d’euros par an. La part des salaires dans le PIB a reculé de 10% (soit à peu près 200 milliards d’euros d’euros par an).

Comme il l’avait fait au moment du capitalisme naissant, l’Etat (et l’Union européenne), a été un acteur majeur de cette évolution, par toutes sortes de voies, comme les traités commerciaux qui visent à harmoniser vers le bas les normes sociales et environnementales, ou encore les lois de finances parfois votées en catimini. On peut parler d’un véritable hold-up au profit du capital.

La Sécurité sociale n’y a pas échappé ( transformation du CICE en baisse des cotisations sociales patronales, partie intégrante des salaires ; non compensation par l’Etat des exonérations de cotisations sociales pour les heures supplémentaires, ce qui conduit à s’interroger sur les déficits invoqués par le gouvernement pour justifier l’urgence de la réforme des retraites. Henri Sterdyniak, un économiste atterré, n’hésite pas à parler à ce sujet de « mensonge d’Etat » : il n’y a pas d’« explosion » des dépenses sociales, le problème, ce sont les recettes (on pourrait dire la même chose que pour le budget de l’Etat). On a d’ailleurs atteint dans ce domaine une telle opacité que seuls les spécialistes peuvent s’y retrouver.

L’Etat néo-libéral contre le service public et la solidarité

Il faut s’arrêter ici sur la nature de l’Etat, sous peine de rater la cible. Contrairement à l’idée répandue, l’Etat n’est pas un outil « neutre », figure tutélaire de l’intérêt général. L’Etat capitaliste – puisqu’il faut l’appeler ainsi – est au service de la bourgeoisie dominante, il défend ses intérêts généraux, au besoin par la force (dite « légitime »). L’Etat néo-libéral est celui du capital financier, qui transforme tout, même la vie, en argent. Cet Etat est rattaché par toutes sortes de liens au capital financier (proximité sociale des « élites », pouvoir d’influence de l’argent et des médias, solidarité transnationale du capital lorsque ses intérêts sont menacés dans un pays), au point qu’une victoire électorale ne donne pas au vainqueur le « pouvoir » d’agir, qui dépend du rapport de forces. Cet Etat néo-libéral est « contre » les services publics – dont il coupe les moyens et qu’il privatise – il démantèle peu à peu la Sécurité sociale et en prend la maîtrise (56% seulement des ressources de celle-ci proviennent aujourd’hui des cotisations sociales).

Le projet de la contre-réforme des retraites, en dépit du flou entretenu par Macron, est très clair : c’est « travailler plus longtemps pour une retraite plus faible », et dont on ne connaîtra le montant qu’au dernier moment. Et cette contre-réforme touchera tout le monde, y compris les actuel.les retraité.e.s, qui continueront à voir leur retraite fondre au rythmes de l’inflation, voire de l’augmentation de la CSG. Les femmes seront particulièrement affectées. Le but final, c’est une retraite de base très faible pour tou.te.s, un minimum vital, et pour les plus riches, le recours à les assurances privées : du « chacun pour soi », en quelque sorte, à l’opposé du système de solidarité. Quant à l’âge de départ à la retraite, il augmentera au fil des années, pour rejoindre d’autres pays européens donnés comme modèles, où l’on frise un travail jusqu’à 70 ans – sous prétexte de l’allongement de l’espérance de vie et du poids croissant des personnes âgées par rapport aux actifs. Et le ballon d’essai sur « la clause du grand-père » qui, aux dernières nouvelles, semble abandonnée, a surtout pour but de désolidariser les anciennes générations des jeunes.

De « justice », il n’y a point, n’en déplaise à Macron. On devrait à cet égard souligner un non-dit, celui de l’inégalité de l’espérance de vie. Entre les 5% les plus riches et les 5% les plus pauvres, elle est de 13 ans pour les hommes et de 8 ans pour les femmes. Et le constat est à peu près le même pour l’espérance de vie en bonne santé, qui n’augmente plus. Cela veut dire, en clair, qu’avec l’obligation de travailler plus longtemps, les plus pauvres pourront à peine profiter de leur petite retraite. Certes, comme le MEDEF, Macron a rayé de son vocabulaire le mot « pénibilité » du travail, mais la réalité est tout autre et invite à poser la question des retraites dans un cadre plus large.

Nous disons clairement : cette contre-réforme des retraites, nous la rejetons en bloc et nous serons présents à la manifestation du 5 décembre ! Si elle passait, ce serait un recul sans précédent, elle entraînerait d’autres reculs encore de la part d’un gouvernement ainsi revigoré, qui par leur violence sociale nous feraient retourner au XIXème siècle.

Au peuple de reprendre le flambeau et d’instituer les « communs » de demain !

Mais on ne peut pas en rester là.

Cette contre-réforme, comme la guerre engagée contre les services publics par le capital financier transnational, montre qu’il n’y a rien à attendre de la part des « élites » qui nous gouvernent et qui ne sont en réalité que les fondés de pouvoir du capital. La question qui est posée aujourd’hui, tant par l’urgence sociale que l’urgence environnementale et démocratique, c’est celle de la société dans laquelle nous voulons vivre. La révolte des Gilets jaunes, y compris dans ses contradictions et ses limites inévitables, a posé ces questions et bousculé les institutions de la République bourgeoise, ce qui a permis d’ouvrir des fenêtres pour la prise de parole des citoyens. Ne laissons pas ces fenêtres se refermer, et débattons entre citoyens et plus largement habitants de nos territoires, sur ce qui est « notre affaire » !

Les altermondialistes disaient « un autre monde est possible » ! Oui, et c’est à nous de l’inventer. La question des retraites est une bonne porte d’entrée pour poser la question du travail, des temps de la vie, de la production et de la répartition des richesses produites. On peut souligner, parmi les débats de société qui s’imposent, plusieurs sujets.

1. Depuis la naissance du capitalisme, la lutte des travailleurs a permis une amélioration des conditions de travail, une baisse de sa durée, des congés payés, la création d’une retraite à 60 ans. Et puis tout cela s’est arrêté. On constate même depuis plusieurs années, alors que le pays est plus riche, des retours en arrière, ainsi au travail du dimanche, au « travailler plus, tout en gagnant moins », à l’allongement de l’âge du départ à la retraite, à l’obligation pour certain.e.s retraité.es de reprendre du travail à cause d’une retraite insuffisante, un comble, alors que dans le même temps le chômage des jeunes explose. Notre système capitaliste ne marche-t-il pas sur la tête, alors qu’une société démocratiquement organisée permettrait de répartir une durée du travail globalement réduite, grâce aux gains de productivité ? La question se pose avec d’autant plus d’urgence que le productivisme inhérent à ce système, attisé par la concurrence, engendre des catastrophes climatiques qui menacent le maintien de la vie sur terre.

2. Faut-il perdre sa vie à la gagner, dans la course effrénée à une consommation entretenue par la publicité, en fabriquant des objets sans guère de « valeur d’usage » voire même inutiles ou dangereux, tandis que des métiers comme ceux du « soin», essentiels pour le lien social, sont dévalorisés ? Est-ce une fatalité que toute l’existence sociale tourne autour du travail, que la plupart des loisirs tournent autour de la consommation de marchandises (au point où les centres commerciaux sont devenus le centre des villes, ouverts parfois 24h sur 24 )? N’est-il pas temps que la société prenne la maîtrise de l’économie, qu’elle décide démocratiquement ce qu’il faut produire, en fonction des besoins ?

3. Nos « élites » ne cessent d’invoquer la « croissance » comme solution à tous nos maux et les bienfaits du « ruissellement » que nous promettent les « premiers de cordée ». Mais pendant ce temps, dans le monde réel, les inégalités explosent. La raison principale en est la séparation entre le travailleur et les moyens de production, propriété du capital. Tant que nous restons dans ce système, nous ne pouvons agir qu’à la marge, avec des avancées et des retours en arrière, selon les rapports de forces.

Les services publics et la solidarité sociale, dont les retraites, sont, eux, des « communs », et pourtant société n’a pas son mot à dire. Quelle part des richesses nationales faut-il consacrer à la santé ? Pour les retraites, quelle répartition retenir entre les générations ? Qui doit le décider ? Des technocrates, du fond de leur bureau – ceux-là mêmes qui ont décrété que la part des retraites ne devait pas dépasser 14% du produit intérieur brut (PIB) – ou bien la société elle-même ?

La réponse pour nous est claire. La société est d’autant plus légitime pour décider qu’il s’agit de sujets qui concernent la collectivité dans son ensemble. Le capital transnational, qui envahit peu à peu tous les champs de la vie, s’emploie à réduire l’espace du collectif pour en faire autant d’opportunités de profit. Nous le voyons tous les jours. Nous devons y résister, des victoires sont possibles, on le voit pour la municipalisation de l’eau.

Mais que de reculs, avec à la manoeuvre l’Etat – à qui la gestion du social avait été délégué à travers l’ « Etat providence » ! Comme le disent très bien Pierre Dardot et Christian Laval (dans « Commun ») « le commun a été historiquement dévoyé par l’Etat, de sorte que toute politique qui s’en réclamerait devrait viser d’abord à rendre à la société ce qui lui revient, à savoir le contrôle démocratique des institutions de réciprocité et de solidarité qui lui ont été confisquées par la haute administration ». Réintroduire le commun, cela suppose que les membres de la société « en soient démocratiquement les gouvernants et qu’ils soient saisis des grandes orientations stratégiques comme, à un niveau plus limité et local, des questions relatives à la gestion quotidienne des services ». Cette exigence doit être posée aujourd’hui, comme un acte politique fort dans notre combat sur les retraites. Cette volonté de reprise en mains pourrait prendre la forme d’assemblées citoyennes, à l’instar de ce qu’ont su faire les Gilets jaunes, lieux de débats et d’élaboration, dans lesquels le peuple pourra enfin prendre la parole et jouer son rôle instituant.

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