Quelle stratégie pour une écologie de transformation ?

EELV a décidé en septembre dernier d’engager un processus de fondation d’un nouveau mouvement autonome portant un projet d’écologie de transformation. Cette décision est un pari sur la capacité du parti à sortir de la crise profonde qu’il traverse, et dont il faudra bien enfin, dans le cadre de ce processus, faire le bilan.

Ne soyons pas naïfs, derrière les mots ‘ »écologie de transformation » se cachent des projets divergents. En ce qui concerne la gauche de notre mouvement, cela exclut toute fusion avec le mouvement Génération.s lancé par Benoît Hamon et implique une rupture avec les pratiques passées, marquées par l’ambiguïté des positions politiques, la dépendance au parti socialiste et une pratique réformiste privilégiant l’action dans les institutions et, au fond, s’accommodant d’un capitalisme qui serait devenu plus présentable. Ne nous cachons pas que cela est une gageure. Et urgence il y a.

Allons donc à l’essentiel, car la maison brûle de tous les côtés. Changement climatique, extinction des espèces, domination sans partage d’un système économique mondialisé qui impose sa loi aux gouvernements, qui exploite et opprime les peuples, et conduit l’humanité à la catastrophe : telle est la réalité. Disons clairement que l’écologie que nous voulons est incompatible avec ce système, et que notre combat vise la sortie du capitalisme vers une société non productiviste. C’est bien le sens que nous donnons à l’écologie de transformation.

Se pose alors avec acuité la question de la stratégie pour y parvenir, c’est-à-dire comment rassembler les forces qui vont porter cette transformation.

C’est une question qui semble avoir peu préoccupé jusqu’ici EELV et qui n’a jamais vraiment fait l’objet de débats1. Cependant, si l’on se réfère aux pratiques, sa stratégie implicite met l’accent sur la mise en œuvre de réformes graduelles à travers l’action dans les institutions ( avec la phrase si souvent entendue « il faut bien mettre les mains dans le cambouis »!) et sur l’échelle locale, parfois jusqu’à l’apolitisme. Cette stratégie peut sans doute permettre des améliorations partielles, souvent provisoires si le rapport des forces change, mais elle n’ira jamais plus loin. L’histoire montre que les grandes réformes ont toujours été arrachées par les mouvements sociaux puissants, parfois même en dépit des partis politiques, alors, pour ce qui est de la sortie du capitalisme …

Nous devons donc nous pencher sur la stratégie. Ce n’est pas seulement une question théorique, mais une question pratique, qui doit être éclairée par les expériences concrètes.

C’est ce que je souhaite entreprendre ici, à travers l’expérience des mouvements récents d’Amérique latine et de Podémos. Elles soulèvent des questions majeures, qui sont aussi les nôtres. Après un exposé bref sur ces expériences, je tenterai de développer ce que j’en retire pour le courant de l’écologie politique de transformation, qui déborde le cadre d’EELV.


I – Enseignements de quelques expériences

Espagne : que nous dit l’expérience de Podemos ?2

Podemos est créé en janvier 2014 par plusieurs universitaires, dont les plus connus sont Pablo Iglesias et Iňigo Errejón, qui s’inspirent des thèses de Gramsci3 et du philosophe argentin Ernesto Laclau. Le contexte est celui d’une intense mobilisation sociale qui succède au mouvement des Indignés (15M), sous la forme de « marées »4  puis d’une multitude de processus participatifs aux différents niveaux territoriaux. Les politiques d’austérité menées par le Parti Populaire (PP) et le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) qui se succèdent au pouvoir et la corruption du système politique suscitent un profond mécontentement.

Podemos se construit à son congrès d’octobre 2014 comme une « machine de guerre électorale », dont l’objectif est de remplacer le PSOE et de prendre le pouvoir. Il refuse de se situer sur un axe gauche-droite, mais son programme apparaît proche de celui de la social-démocratie des années 1980, et fait très peu de place à l’écologie. Son langage n’hésite pas à emprunter au lexique patriote et au populisme, en désignant comme ennemi commun les élites politiques et économiques (la « caste ») pour rassembler l’électorat le plus large. Le parti va connaître rapidement un succès électoral impressionnant, mais va échouer finalement à prendre le pouvoir d’Etat, puisque Mariano Rajoy est réélu en octobre 2016.

Dans le même temps, la poursuite des dynamiques locales va conduire le parti à gouverner de grandes villes – Madrid, Barcelone, Valence, La Corogne – à travers des coalitions d’unité populaire.

L’organisation de Podemos est très verticale et centralisée autour de son dirigeant Pablo Iglesias. Les « cercles », peuplés au départ d’ancien.e.s participant.e.s aux assemblées d’Indignés et aux marées sociales sont en perte de vitesse, court-circuités au profit des « amis » virtuels (Jeanne Moisand5 cite la nombre de 350.000 en 2015), par la pratique des votes en ligne. L’ensemble fait que le fonctionnement de Podemos peut être considéré comme bureaucratique.

Son 2ème congrès (Vistalegre II), en février 2017, se tient autour de plusieurs enjeux : la redéfinition d’une stratégie politique à l’échelle nationale ; l’épreuve du pouvoir dans les villes où Podemos gouverne ; la place des femmes dans l’organisation ; la démocratisation du parti. Il en ressort une certaine décentralisation, des progrès limités en matière de fonctionnement démocratique, peu d’avancées sur la place des femmes. Il confirme le leadership de Pablo Iglesias, face à une orientation plus centriste tournée vers les classes moyennes, portée par d’Iňigo Errejòn, et à un courant anti-capitaliste (Pablo Echenique) – le plus faible – défendant un projet de rupture.

Pour les municipalités, l’ambition de changement se heurte à des difficultés, pour diverses raisons : l’ « aspiration » de dirigeants associatifs par les gouvernements locaux affaiblit l’action collective ; les limites institutionnelles rendent parfois impossible la mise en œuvre des programmes, engendrant des frustrations6.

Les questions écologiques semblent absentes des débats du Congrès, et ce n’est pas sur ce point que l’expérience de Podemos est intéressante (on le voit d’ailleurs aussi dans la faible place des femmes dans l’organisation ainsi que dans le fonctionnement vertical qui persiste). Mais on peut cependant retirer de l’expérience encore brève de Podemos des enseignements pour la stratégie de l’écologie de transformation. Je les emprunte à Manuel Gari, l’un des dirigeants du courant « anticapitalistas », qui les résume de la manière suivante7 :

– mettre en place un parti-mouvement démocratique, capable d’alimenter les énergies de la société et de s’en nourrir
– ouvrir des brèches populaires dans les institutions
– se battre dans les institutions pour améliorer les conditions de vie
– constituer un « sujet politique » avec d’autres organisations et le nouveau municipalisme alternatif
– utiliser les sièges conquis afin d’impulser l’auto-organisation populaire : le « peuple » se transforme avec l’élévation de son niveau de conscience, d’organisation et de capacité d’agir.

Ce dernier point me paraît essentiel, il faut toujours le rappeler à celles et ceux qui croient encore que le pouvoir réside dans les institutions et pas dans les rapports de forces entre les classes sociales en lutte.

Quelques enseignements des mouvements en Amérique latine dans les années 2000 .

L’Amérique latine est devenue depuis les années 1990 le laboratoire de la résistance au néolibéralisme, à travers des mouvements sociaux qui ont permis dans plusieurs pays l’arrivée au pouvoir de gouvernements « progressistes ». Les expériences de cette période sont particulièrement intéressantes car, dans notre recherche des voies de l’émancipation, nous nous trouvons confrontés aux mêmes types de questions. Ce n’est sans doute pas un hasard si ces expériences ont ouvert de nouveaux débats théoriques et sont devenus une source d’inspiration pour Podemos et pour la France Insoumise.

Ces mouvements interpellent aussi notre vision eurocentriste du progrès humain, fondée sur la course aux biens matériels et sur la domination de la nature, qui s’est ancrée dans l’imaginaire collectif de nos sociétés tout au long de deux siècles et plus de capitalisme. Face aux impasses du modèle de production et de consommation dominant, de nouveaux concepts issus des cosmogonies indigènes, comme le « buen vivir », qui relie l’écologique et le social, se sont installés dans le débat politique jusque sur la scène internationale, même s’ils inspirent encore très peu les pratiques.

Je serai forcément bref dans les propos qui suivent et quelque peu schématique, car s’il y a des traits communs dans ces expériences, chaque pays a ses particularités et son histoire. J’avoue en outre ne pas être un spécialiste du sujet et je m’appuierai largement, dans les éléments cités, sur une littérature abondante, notamment sur les articles publiés dans la Revue ContreTemps8.

C’est en Amérique latine, vers le milieu des années 1990, que va s’ouvrir le cycle altermondialiste. Porto Alegre, avec ses expériences de démocratie participative, va accueillir le premier Forum social mondial en 2001 et deux autres dans la même décennie. Le continent sud américain voit se multiplier les mouvements de résistance au néolibéralisme, sous des formes multiples et de la part d’acteurs très divers, même si la dimension de classe reste centrale. L’ouvrage collectif cité dans la note (8) en présente des exemples parmi d’autres, autant d’illustrations de mouvements d’émancipation qui ne se limitent pas à résister, mais qui créent de nouvelles formes d’organisation du travail, s’attaquent aux mécanismes de domination de genre et de « race », mettent en place des formes d ‘organisation horizontales avec des débats en assemblées9. C’est ainsi que surgissent, parfois contre la répression d’Etat, parfois en lien avec ce dernier, des germes de pouvoirs populaires, autour de valeurs de participation, d’égalité et d’autogestion, visant à construire des territoires alternatifs10.

Portés par des mouvements sociaux puissants, une dizaine de pays basculent à gauche dans les années 2000. De nouveaux gouvernements – en Bolivie, en Equateur et au Venezuela – engagent des politiques de retour de l’Etat, de souveraineté sur des ressources naturelles, avec les politiques de redistribution de la rente aux classes populaires, des avancées démocratiques importantes sur le plan constitutionnel et des tentatives de constituer un espace de coopération11 face aux puissances impérialistes, aux firmes multinationales et aux banques.

Pour autant, dans l’ensemble de ces pays, le modèle économique néo-colonial, fondé sur l’exportation des ressources primaires et l’extractivisme, a été poursuivi. Il avait certes permis d’améliorer rapidement la situation des classes populaires, mais il s’est brutalement retourné avec la crise mondiale de 2008 qui a fait chuter les prix des matières premières et facilité le retour des droites. Cette politique a eu des effets destructeurs pour les communautés indigènes, les territoires et les écosystèmes et a suscité de fortes résistances sociales. Les dernières années ont été marquées par des reculs face au néolibéralisme et le retour dans plusieurs pays des droites conservatrices.

Le cycle semble ainsi se refermer sur un échec. C’est sans doute exact, au regard de la faiblesse des transformations structurelles laissées par cette période et du maintien des oligarchies. Mais les luttes populaires multi-sectorielles continuent, attisées par le retour des droites et l’extractivisme . Et les échecs aussi sont riches d’enseignements.

Les nombreuses expériences montrent la capacité d’auto-organisation et de création des mouvements populaires, renouant avec les formes d’action qui ont émaillé l’histoire des grands mouvement d’émancipation du passé. Elles montrent que c’est l’action « d’en bas » qui transforme les relations de pouvoir, en instituant un nouveau rapport de forces. Elles nous appellent aussi à dépasser les simples luttes défensives, auxquelles nous sommes trop souvent contraints aujourd’hui dans nos propres pays, face à des gouvernements qui cassent les sécurités collectives et livrent la planète et la vie qu’elle porte à l’avidité sans limites du capital financier. Elles nous disent : indignez-vous, oui, résistez, mais créez aussi, car c’est ainsi que la vie triomphera !

Elles confirment que la transformation de la société par le haut n’est pas possible sans une forte pression d’en-bas, non seulement parce que le pouvoir économique reste entre les mains du capital financier, mais aussi parce que l’appareil d’Etat, loin d’être un outil « neutre », est rattaché par toutes sortes de liens à la classe dominante intérieure et au capital international. La prise de contrôle de l’exécutif ne donne qu’une parcelle de pouvoir, même s’il peut s’appuyer sur une majorité parlementaire, en l’absence d’une base sociale mobilisée et prête à en découdre. Un tel gouvernement sera vite confronté au dilemme : servir de levier transitoire et de stimulant aux luttes sociales, ou se résigner à gérer l’ordre existant. C’est ce qui s’est passé aussi avec Syriza en Grèce.

Inversement, il ne faudrait pas « se laisser abuser par la chimère de construire une pluralités d’autonomies sociales sans un projet d’ensemble un tant soit peu centralisé »12. La sortie du capitalisme sera un processus complexe, combinant actions d’en bas et d’en haut, pour lequel il serait vain de chercher un modèle. A la question : comment s’engager dans une transition post-capitaliste et écosocialiste au XXIème siècle, Pablo Rojas Robledo, nous invite à penser à contre-courant, à l’opposé d’une « gauche contemplative, institutionnelle, administrative, une gauche d’aspirants fonctionnaires, une gauche sans révolte, sans mystique, une gauche sans gauche » 13. Cela vaut aussi pour l’écologie politique !

Malgré leurs nombreuses réalisations à l’échelle locale et les discours remarquables tenus à l’échelle nationale et internationale par Evo Morales, ces sociétés ne sont pas parvenues à s’extraire de l’influence du système économique dominant et de la place que le néo-colonialisme leur attribue comme producteurs de ressources primaires ; même le projet d’Alliance bolivarienne n’a pas pu se concrétiser. D’où souvent l’écart entre les paroles et les actes. Il n’empêche que l’Amérique latine a tenu une place importantes dans le développement du mouvement altermondialiste. Nous citions plus haut Porto Alegre, à trois reprises siège du Forum social mondial dans les années 2000 qui ont vu l’essor de ce mouvement. Ces forum ont porté sur la scène mondiale les concepts de « buen vivir » et de « Pacha Mama », comme visions alternatives du progrès humain.

Le « buen vivir » mêle à égalité le développement humain et celui de la nature et est porteur de pratiques horizontales, autogestionnaires et de vie communautaire. On peut le définir comme « une forme de plénitude de vie, d’être ensemble, à parité, en équilibre matériel et spirituel avec la nature, en symbiose avec les écosystèmes, l’eau, le soleil, les montagnes, les plantes, les insectes, les ancêtres »14. Il est donc plus large que notre traduction par « bien vivre » ou « mieux vivre », il renvoie à une alternative de civilisation et est à l’origine de l’écosyndicalisme15 et de l’éco-socialisme16.

En Equateur, la « Pacha Mama »17, qui puise elle aussi son origine dans les cultures andiennes, a été reconnue dans la Constitution de 2008 comme base des droits de la nature et la Bolivie adopte le 21 décembre 2010 une loi sur les droits de la Terre-Mère. Une plateforme bolivienne est à l’origine de la tenue du tribunal international pour la justice climatique en octobre 2009 à Cochabamba,18 lieu symbolique de la victoire de la « guerre de l’eau » contre une multinationale. C’est là encore que se tient, après l’échec de Copenhague, une Conférence internationale des peuples où le président Evo Morales développe une rhétorique de rupture avec le capitalisme19.

Cette promotion d’un modèle alternatif de développement apparaît cependant comme un double discours, alors que quelques mois plus tard la construction d’une route dans le parc naturel du TIPNIS devait susciter de puissantes manifestations. On voit bien apparaître ici aussi, sur les questions environnementales, les limites des gouvernements « progressistes » et l’étendue des tâches qui restent à accomplir face à la puissance des oligarchies internes liées aux firmes multinationales, qui n’hésitent pas, en Amérique du Sud et en Amérique centrale, à assassiner les militant.e.s écologistes qui menacent leurs intérêts20.

II – A propos du concept d’intersectionnalité et des rapports peuple/classe, signifiant vide/projet de transformation

Ces termes, de plus en plus utilisés aujourd’hui avec la diversification des mouvements sociaux, ont à voir avec la constitution du sujet de la transformation sociale . Ils méritent que l’on s’y arrête, ne serait-ce que rapidement, car ils sont omniprésents dans les débats.

La perspective intersectionnelle trouve son origine dans le courant le plus radical du féminisme africain américain, auquel on doit la mise en exergue de l’imbrication des différents systèmes d’oppression. Le concept d’intersectionnalité visait au départ le fait que les expériences et les luttes des femmes de couleur tombaient systématiquement dans les failles des discours féministes et antiracistes21. Il s’est étendu par la suite à toutes les formes de domination et d’oppression qui souvent se cumulent entre elles.

Avec le reflux des mouvements sociaux de classe et la montée de l’offensive néo-libérale, on a vu se développer une conception qui conduit à revendiquer l’indépendance de ces luttes, à les mettre toutes sur le même plan, limitant à peu de choses les « intersections » entre elles et leur lien avec le système capitaliste22.

Une telle conception rend difficile la convergence des luttes. Pour autant, l’idée qui a longtemps prévalu au sein du mouvement ouvrier, que ces formes d’oppression étaient la conséquence mécanique du capitalisme et qu’elles disparaîtraient avec lui, était profondément erronée, elle conduisait en réalité à mésestimer ces formes d’oppression (qui, au demeurant, ne se limitent pas aux sociétés capitalistes) et à affaiblir les luttes.

Si ces luttes ont leurs spécificités, il est important de s’intéresser à leur articulation avec la contradiction fondamentale qui caractérise nos sociétés, celle entre le travail salarié et le capital. Créer cette articulation est essentielle. Elle implique dans les luttes sociales – par exemple contre les réformes du code du travail ou des retraites – de se préoccuper en particulier de la situation de celles et de ceux qui subissent la double, voire la triple peine, en raison de leur sexe et/ou de leur origine. Inversement, les luttes contre le patriarcat et le racisme doivent prendre en compte la situation des classes populaires, qui subissent au premier chef les discriminations liées au genre et à l’origine, sous peine de les laisser de côté. C’est à ces conditions que pourra s’opérer l’articulation de ces luttes et se constituer le « bloc historique », qui sera le sujet de la transformation sociale. A défaut, la classe dominante ne manquera de jouer des divisions en montant les un.e.s contre les autres les opprimé.e.s, en attisant les nationalismes, en désignant des « privilégié.e.s » qui seraient mieux traité.e.s que les autres.

Le problème n’est donc pas de simplement soutenir les luttes des autres, il est de les faire siennes, en dépassant une vision étroitement corporative. C’est un appel à faire de la politique, à se poser en acteur à vocation hégémonique, pour reprendre les termes de Gramsci, et toujours, à se placer du point de vue des intérêts des classes populaires et des plus opprimé.e.s.

Venons-en au peuple. La fin du XXème siècle a été marquée par de grandes désillusions, avec l’échec des révolutions socialistes et le recul des mouvements de la classe ouvrière dans les pays avancés, éclatée et affaiblie par les transformations du capitalisme et par l’évolution des partis ouvriers vers le réformisme. Il a donc fallu chercher un autre acteur de la transformation sociale, et une autre stratégie pour la conduire. Ce fut le peuple. Non pas le peuple, conçu comme l’alliance des classes exploitées rassemblées par la lutte en un  «  bloc historique » autour d’un projet, mais le peuple « tout court ».

Le terme de peuple est ainsi utilisé aujourd’hui sans signification bien précise, et surtout sans le relier à un projet. Ainsi, le « peuple de l’écologie », cher à EELV, dont on ne voit toujours pas bien où il commence et où il finit. Ainsi, l’expression utilisée par les altermondialistes, des 99% contre les 1% qui monopolisent à leur profit les ressources de la planète. Ce concept est peu opérant, car s’il désigne un « adversaire », il ne prend pas en compte la réalité des sociétés, des rapports entre les classes, des formes de domination mises en œuvre par ces 1% pour s’assurer un soutien social beaucoup plus large que le petit groupe qu’ils représentent.

Ernesto Laclau et Chantal Mouffe ont théorisé cette notion de peuple, qui ne se réfère pas aux classes sociales, et ils ont proposé une méthode pour sa construction, à travers le concept du « signifiant vide », un symbole suffisamment général pour permettre le rassemblement le plus large contre un ennemi désigné. C’est ainsi qu’en Espagne Podemos a voulu construire le peuple en désignant comme ennemi « les élites » ou « la caste ».

Ce raisonnement, qui pourrait paraître séduisant par sa simplicité, me paraît soulever en réalité des questions redoutables pour l’action politique. Même si, comme pour Gramsci, le peuple n’est pas donné à l’avance et doit être construit, il me semble qu’il y a une différence de fond entre le « peuple » de Laclau et le « bloc historique » de Gramsci : le « peuple » de Laclau se construit par le discours, tandis que le « bloc historique » de Gramsci s’opère par un projet à visée hégémonique.

Je pense que la différence va plus loin encore. Le peuple et le « signifiant vide » de Laclau ont un lien avec sa réhabilitation du « populisme  de gauche », un courant qui apparaît aujourd’hui en Europe, avec Podemos – qui s’y réfère explicitement – et avec la France insoumise.

Mais pourquoi cela se produit-il maintenant et ici ? Je formule l’hypothèse que le succès de ce populisme résulte de la conjonction : 1) de la faillite des partis traditionnels de la gauche ; 2) d’une situation de montée de l’exaspération contre les gouvernements en place ; 3) de la faiblesse politique et idéologique des classes populaires, qui ne parviennent pas à produire leurs propres « intellectuels organiques ».

Ainsi, le populisme de gauche serait une situation transitoire, qui peut être dépassée par un véritable travail politique et d’éducation auprès des classes populaires, par le soutien aux initiatives qui produisent de l’émancipation, par la prolétarisation aussi de notre mouvement. C’est sans doute un travail de longue haleine. C’est la question qui nous est posée aujourd’hui23.

III – Stratégie pour une écologie politique de transformation

Construire un mouvement autonome et radical de l’écologie politique !

L’écologie politique est à la croisée des chemins. Traversée depuis longtemps par plusieurs courants, le capitalisme « vert », la sociale écologie et l’écologie de transformation. Ces courants ne sont pas une spécificité française, on les retrouve à peu près partout en Europe et à l’échelle internationale.

La crise de nos sociétés induite par un capitalisme mondialisé à bout de souffle accroît les contradictions et oblige chacun.e à choisir son camp. Certain.e.s ont choisi celui d’Emmanuel Macron. Restent deux voies en lice, qui traversent EELV et qu’on retrouve aussi dans les partis de « gauche » et parmi les militants actifs de nombreux mouvements et organisations, dans lesquels s’est développée une sensibilité écologiste au cours des dernières années. L’accélération du changement climatique et ses conséquences dramatiques pour les populations, la disparition à une vitesse inouïe des espèces vivantes, les pollutions de toutes sortes qui tuent en toute impunité pour leurs responsables, etc. ont éveillé cette conscience et, disons-le, l’action des Verts puis d’EELV y a aussi contribué.

Certains pensent que le capitalisme peut être réformé et être rendu acceptable, que le travail mené dans les institutions, joint aux pressions populaires parviendra à le rendre plus vertueux, en l’encadrant par des règles que les Etats ou l’Union européenne feront respecter. C’est, au fond, la vieille posture de la social-démocratie. Pour l’écologie de transformation, c’est le système, devenu incompatible avec la vie sur notre planète, qu’il faut changer, et l’objet de ce texte est d’esquisser ce que pourrait être la stratégie pour y parvenir.

Quelle seraient,alors, pour l’écologie radicale, les axes d’une stratégie ? Il me semble qu’on pourrait la résumer comme ainsi :

– soutenir la construction de territoires alternatifs autogérés et ouverts sur le monde – car il ne s’agit pas de retourner aux villages d’antan et aux querelles de clocher – illustrant le fait qu’un autre autre monde est possible et désirable

– utiliser les institutions comme un levier de l’action politique, portant la parole des exploités et des opprimés par le système et appuyant le développement de l’auto-organisation des masses

– construire un parti – mouvement, à l’image de la société que nous voulons, ferme idéologiquement, qui pourra impulser ces actions et mener la « guerre de position » contre la classe dominante

Et surtout, penser toujours « international », car nous affrontons un système lui-même international, et nous partageons les mêmes intérêts que les peuples qui luttent, un peu partout dans le monde, pour leur émancipation, nous avons besoin d’eux comme ils ont besoin de nous, et nous avons, nous aussi, beaucoup à apprendre de leurs expériences, ce que nous faisons trop peu.

Construire des territoires alternatifs

Il s’agit à la fois de montrer qu’un autre monde est possible et – le « et » est important – de renforcer la capacité d’agir des habitant.e.s, et d’abord celle des classes populaires. Cette proposition s’inspire de la notion de « pouvoir populaire » d’Amérique latine ; elle va au-delà des actions habituelles mises en oeuvre dans les territoires en transition, en les portant aussi loin qu’il est possible, et en insistant sur une démarche « par en bas ». L’exemple de Notre Dame des Landes, né à l’occasion d’un conflit, est un embryon de ce que cela pourrait être, avec évidemment ses limites, un territoire alternatif, qui se constitue et se structure grâce à la construction d’un rapport de forces, qui doit être en permanence entretenu.

Les « tables de quartiers», réunissant les associations et les collectifs organisés à l’échelle du quartier de la politique de la ville, soutenues par rapport Bacqué-Mechmache, s’inscrivent dans cette logique d’ « empowerment », favorisant dans les quartiers populaires des démarches alternatives. Il n’est pas surprenant qu’elles n’aient pas suscité d’enthousiasme du côté des élus, soucieux de conserver la main sur les processus de participation.

Un territoire alternatif, cela implique des transformations majeures, dont les habitants doivent s’emparer. L’écologie sociale ouvre un champ très vaste pour les expérimentations de sortie des rapports de production dominants, qu’il s’agisse d’appropriation collective des moyens de production et d’auto-gestion dans l’intérêt de la collectivité, des formes d’échange en monnaie locale non capitalisable et favorisant les échanges et le développement de services à la personne de proximité, de gestion collective des biens communs.

Les élus peuvent s’inscrire dans cette perspective, en ouvrant des espaces de délibération sur les politiques municipales et les services collectifs, en démocratisant le pouvoir (contrôle par en bas, rotation et révocabilité des élu.e.s, fin de la professionnalisation de la politique). L’objectif est de faire de ces territoires des vitrines de ce que pourrait être une société libérée du capitalisme, de développer des échanges entre eux à travers la construction de réseaux.

Ces différents cas de figure peuvent se présenter dans la situation actuelle, selon la force du mouvement populaire qui permettra, dans certaines circonstances, de se rapprocher des expériences de « pouvoir populaire » . Ces expériences doivent se multiplier, se coordonner entre elles dans un mouvement plus vaste. Mais, dans tous les cas, ces expériences se heurteront à des limites, car aucun territoire n’est isolé, le capitalisme a envahi tous les aspects de la vie sociale et le pouvoir local est fortement contraint par l’Etat.

J’insiste à nouveau sur le fait que cette approche locale ne saurait signifier un repli sur soi, qui tournerait vite à la xénophobie et au rejet de l’étranger. L’agir local, penser global, doit aller de pair avec l’agir global, dans un esprit internationaliste, car nous sommes des citoyen.ne.s du monde. Prenons exemple sur les territoires qui accueillent des réfugiés, en bravant la répression du gouvernement et de sa police.

Utiliser les institutions comme leviers

L’écologie de transformation nous invite à nous interroger sur notre action au sein des institutions. Si nous voulons vraiment changer la société, notre participation aux institutions doit, non seulement améliorer les conditions de vie des gens, et d’abord des classes populaires – cela, nous y travaillons déjà – mais aussi appuyer les initiatives qui s’opposent à la logique du système et favorisent le niveau de conscience et le pouvoir d’agir des exploités et des opprimés. Nous devons y porter la parole des exploités et des opprimés et, dans la mesure du possible, transformer ces institutions en favorisant un contrôle citoyen.

Notre participation permet aussi, depuis l’intérieur de l’institution, de montrer le comportement des autres partis politiques, d’expliquer les limites de l’action locale, le caractère tronqué de la démocratie qui laisse le peuple le plus souvent à l’écart des projets et des décisions importantes, d’en faire autant d’occasions de déconstruire l’idéologie dominante. Cet aspect de notre action d’élu est essentiel. Évidemment, notre discours sera d’autant plus crédible que nous saurons répondre aux attentes de la population. Nous devons créer et soutenir, partout où c’est possible, des espaces de démocratie et favoriser l’autogestion. Mais ne doutons pas qu’à un certain stade, nous nous heurterons à de fortes résistances de la part des autorités de l’Etat.

Les expériences de « pouvoir populaire » en Amérique du Sud et en Espagne ont des points communs avec le « municipalisme libertaire » de Bookchin, visant à créer un contre-pouvoir à partir de municipalités de taille réduite et en s’efforçant de les organiser en confédérations. Il ne s’agit pas de prendre simplement les mairies telles qu’elles existent aujourd’hui en tant qu’éléments de l’appareil d’Etat mais, à l’instar de la commune de Paris, de mettre en place un système de démocratie directe, où les délégations sont révocables et les mandats impératifs, et en mettant fin à la professionnalisation du mandat politique.

Le projet de Bookchin est celui d’une écologie sociale, libertaire et anticapitaliste , la commune devenant le lieu d’une émancipation sociale, politique et culturelle repoussant toutes les formes de domination. Sa force est de porter un projet global, permettant de nourrir un nouvel imaginaire collectif, allant plus loin que des démarches partielles, telles que ici des jardins autogérés, là des monnaies locales ou la gratuité, voire des démarches plus larges comme celles des territoires en transition, facilement récupérables par le capitalisme. C’est là où l’on peut s’inspirer du « buen vivir » et de l’éco-socialisme.

Les municipales de 2020 sont l’occasion de présenter des projets de rupture, portées par des listes citoyennes, comme l’a tenté Podemos avec succès.

Faire de la politique, partout

La vieille idée réservant la politique au parti et limitant l’action des organisations issues de la société civile à la défense économico-corporative de groupes sociaux doit être abandonnée. Elle est à la fois pernicieuse et correspond de moins en moins à la réalité. On ne voit tous les jours. Certaines organisations, comme ATTAC, font plus et mieux de politique que bien des partis, dont toute l’action est tournée vers les élections. Oui, il faut re-politiser les mouvements, ce devrait être l’un des sens du travail dans les syndicats de salariés. Il ne s’agit évidemment pas de revenir à la conception de la « courroie de transmission ». Mais rappelons-nous, la CGT à ses débuts avait inscrit dans ses statuts l’abolition du salariat.

Cette politisation est la hantise de la classe dominante, il n’y a qu’à voir avec quelle hargne elle réagit à l’égard de grèves qui débordent du champ corporatif et expriment la solidarité entre les salariés24. C’est aussi le meilleur moyen d’oeuvrer à la « convergence des luttes », qui n’est pas la somme des intérêts corporatifs de chacun mais la conscience d’un projet commun.

Cette convergence ne se fera pas par des appels volontaristes, elle nécessite un véritable travail politique. Demandons-nous pourquoi un mouvement comme Nuit-Debout n’est pas parvenu à établir les liens avec les jeunes des banlieues ? Ou encore pourquoi l’écologie politique, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, a tant de mal à être entendue dans les milieux populaires ? Simplement parce que, issus pour l’essentiel des classes moyennes, nous nous plaçons du point de vue de nos propres préoccupations et pas du point de vue des classes populaires, de leur vie, de leurs problèmes, de leurs attentes, et nous sommes donc inaudibles. L’écologie de transformation ne peut être que populaire.

En tant que parti, nous avons vocation à couvrir tous les champs de la vie sociale. Cela nous donne un rôle particulier, que nous ne pouvons remplir qu’en restant en permanence « branchés » sur le mouvement de la société, à son écoute, lui renvoyant ses idées, après les avoir élaborées. Cette action, permanente, est au moins aussi importante que le travail que nous pouvons faire dans les institutions.

La légitimité et la reconnaissance que nous aurons dépendra de notre capacité à assurer cette fonction, sans prétendre « diriger ». D’ailleurs, la « direction » ne se proclame pas, elle se constate. Elle existe du fait qu’à un moment donné nos analyses, nos mots d’ordre, sont en phase avec les sentiments des masses comme l’expression de leur volonté et un moyen d’aller de l’avant. Nous serons entendus grâce à la justesse de nos idées, à la confiance que nous inspirerons par notre conduite et l’utilité de notre travail. Saisir chaque occasion pour déconstruire le discours dominant, travailler au dépassement des contradictions entre les mouvements, construire un « commun » pour l’émancipation en recherchant les moyens d’articuler les luttes (afin de renforcer l’unité), contribuer à renforcer la conscience de celles et ceux qui luttent.

Construire un mouvement politique

EELV a voulu être un parti « pas comme les autres ». Ce fut une belle ambition. Aujourd’hui, nous avons perdu cette aura éphémère, qui sera difficile à retrouver. Nous sommes devenus un parti « du système » comme les autres, ni meilleur, ni pire. La démarche de refondation d’EELV à travers les « assises » ne réussira que si nous poussons jusqu’au bout le bilan de nos échecs. Nous ne nous « refonderons » pas sans changer nos fondations ! Une fusion avec le mouvement M1717 de Benoît Hamon nous ferait repartir comme avant, après avoir mis la poussière sous le tapis : il n’y a plus de place aujourd’hui pour un courant de sociale écologie, à un moment où la crise organique du capitalisme renforce toutes les contradictions du système et conduira chaque camp à se radicaliser !

J’ai proposé dans un texte antérieur quelques pistes pour l’organisation d’un parti se réclamant de l’écologie de transformation. Je n’y reviens pas ici. Cette écologie de transformation n’a pas encore son parti politique, même si elle existe au sein d’EELV, dans d’autres organisations politiques de la gauche radicale et dans des mouvements sociaux écologistes, altermondialistes, féministes, antiracistes et, sans doute plus qu’on ne le croit, dans toute une société qui résiste au quotidien et qui ne nous attend pas pour créer, à son niveau. C’est nous qui sommes en retard, et pas la société !

Jean Lafont
Novembre 2017

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